L'AFFAIRE VAUX et PETIT
Genèse d'une erreur judiciaire
par Louis Devance
Maître de conférences honoraire
 Universités de Bourgogne
Auteur du livre
"Entre les mains de l'injustice, l'affaire Pierre Vaux et Jean-Baptiste Petit"

 

Comité d'initiative pour la mémoire de Pierre Vaux et Jean-Baptiste Petit

 

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Histoire en verdunois

   
 
En 1848, Vaux, déjà marqué par la lecture du démocrate catholique Lamennais, répond avec zèle au gouvernement provisoire qui engage les instituteurs à éduquer les nouveaux électeurs, sur la base du Manuel républicain de Renouvier (programme radical-socialiste avant le lettre). De son poste de secrétaire de mairie, il joue le rôle d'un conseiller politique écouté des démocrates. A la fin de 1849, commence une épuration qui vise particulièrement les instituteurs. Révoqué en avril 1850, libéré de tout devoir de réserve, il persévère dans son militantisme. Le conseil municipal élu en 1848 est dissous par le préfet en août 1850. En novembre, les élections sont gagnées par une liste rouge et bleue menée par deux hommes, très amis, Pierre Vaux, instituteur révoqué en avril, et Henri Gallemard, aubergiste, adjoint au maire avant 1848, rallié aux démocrates, à qui l'administration vient de retirer la recette des tabacs, car le Lion Doré faisait figure de club rouge. En janvier 1851, le conseil élit maire Pierre Vaux contre Gallemard (par 9 voix contre 3) et, pour l'élection de l'adjoint, partage ses voix entre Gallemard et Petit, le premier élu au bénéfice de l'âge. Gallemard, arrivé en tête de l'élection de novembre, chargé à ce titre des fonctions provisoires de maire, ressent sa défaite comme une spoliation due à un complot des rouges menés par Vaux. L'élection de Vaux est un camouflet pour le préfet qui vient de révoquer l'instituteur et s'oppose à son installation à la mairie. Au conseil, Vaux mène l'opposition des démocrates à un Gallemard qui tourne blanc en se ralliant au bonapartisme, c'est à dire au préfet qui lui confie les fonctions de maire. C'est dans ce contexte de conflit politique, à l'échelle nationale et locale, qu'en mars 1851 débutent les incendies (huit en un an).

LA DECOUVERTE D'UNE "SOCIETE INCENDIAIRE ", PREMIERE ARRESTATION DE VAUX ET PETIT

     Les deux premiers incendies, allumés au même moment en deux points opposés du village, ne peuvent qu'être l'oeuvre d'une bande organisée. Gallemard signale bientôt à son ami Boulanger, juge de paix de Verdun chargé de l'enquête de terrain, les "conciliabules" d'un groupe de rouges dirigés par Vaux, hommes prêts à tout afin de se venger et de ruiner les riches. Quelle autre association criminelle trouver à Longepierre sinon celle des rouges ? Au lendemain du coup d'Etat, une circulaire du ministre de l'Intérieur, Morny, observe justement que les ennemis de la société se sont manifestés par l'incendie et l'assassinat. En somme, les rouges de Longepierre ont anticipé la jacquerie généralisée que prévoit la propagande bonapartiste pour 1852. Face aux terroristes anarchistes, Longepierre et la France ont besoin d'un homme fort. Jusq'en 1855; le juge de paix et le maire (auxiliaire de justice), amis intimes, coopérent étroitement, le rôle décisif revenant à Gallemard. En tant que maire et aubergiste, il est bien placé pour recueillir, façonner, interpréter la rumeur publique, détecter des témoignages sûrs, les distinguer des callomnies. Car non contents de s'opposer au maire pendant les réunions du conseil, les rouges le calomnient. Petit, publiquement, prétend qu'il a surpris, une heure avant les deux premiers incendies, un dialogue entre Gallemard et son gendre Pichon où il était question d'une tâche urgente à accomplir dans l'heure. Petit remet son témoignage au juge de paix dans un "mot" écrit. Dans les cafés, Petit désigne l'aubergiste et son gendre comme les incendiaires. Pure calomnie, pense Boulanger, en vue de détourner les soupçons qui pèsent sur Petit et ses amis. On arrête d'abord un manouvrier ami de Vaux, puis Vaux et son ami Richard, conseiller lui aussi. La maison de Richard vient de brûler. Pas étonnant ! Il a dû allumer lui-même le feu pour détourner les soupçons, tout en empochant l'indemnité d'assurance. Cependant, face à un dossier vide, le juge d'instruction Garnier libère Vaux et Petit après trois semaines de détention à Chalon. Leur arrestation visait deux buts: intimider les criminels, délier les langues. Deux buts qui semblent atteints puiquue pendant la détention des deux hommes, il n'y a pas eu d'incendies et qu'un témoin capital s'est manifesté.

FAUX BILLETS ET REVELATIONS DE BALLEAUT

     Un journalier de Longepierre, Balleaut, connu comme fénéant, ivrogne, chapardeur, indigent dont les enfants mendient, s'est fait prendre à Seurre en essayant de monnayer deux fausses reconnaissances de dettes (30F chacune, pour de prétendues livraisons de fumier). Il presse le maire de l'aider et déclare que l'auteur des billets est Michaud, tisserand, avocat de village, conseiller rouge de Longepierre. Mobile du faussaire: acheter le silence de Balleaut que Michaud a vainement pressé d'entrer dans la bande incendiaire qui, raconte Balleaut, réunit Michaud, Petit, Savet, Nicollot, tous conseillers rouges. Michaud reconnaît avoir confestionneé les billets, mais uniquement en vue d'aider un indigent en charge d'un enfant malade, sans lien avec les incendies. Sont aussitôt arrêtés, début juin, Balleaut, Michaud, Petit, Savet et Nicollot. Les trois derniers sont relachés sur non-lieu aprés cinq mois de détention. En décembre 1851, comparaissent devant les assises, pour les faux billets, Michaud condamné à sept ans de prison et balleaut, acquitté. Acquittement surprenant, une peine de principe, au moins, semblait s'imposer à l'encontre d'un accusé qui reconnaît les faits. La presse, seule source en la matière, est muette sur les débats. Nous pouvons penser que le parquet voulut conserver un casier judiciaire vierge au principal témoin de l'affaire des incendies et montrer qu'elle n'était pas ingrate envers son précieux révélateur. Nous savons aujourd'hui que l'affaire des billets fut montée par Gallemard afin de piéger ses adversaires.


NOUVELLES REVELATIONS DE BALLEAUT: VAUX EST LE CHEF DES INCENDIAIRES

     A l'automne 1851, Vaux renonce au militantisme. Le coup d'état du 2 décembre rencontre peu de résistance dans le département et à Longepierre rien n'est signalé. Pourtant la liquidation du parti démocratique est sévère. Ses députés tous proscrits, le département est mis en état de siège. Tout démocrate, réputé membre de l'armée du mal, est de bonne prise tandis que l'on abat les arbres de la liberté. Une commission mixte ( le préfet, un magistrat, un militaire) traite en deux semaines 391 dossiers et condamne, sans les entendre, la moitié des inculpés à la transportation. L'un pour avoir "engagé à sonner le tocsin". "Il est temps que les bons se rassurent et que les mêchants trembles" a annoncé le prince-président. Longepierre approuve le coup d'Etat (oui: 132, non: 37), concensus qui n'efface pas les ressentiments. Le préfet dissout le conseil élu en novembre 1850 et confirme Gallemard dans ses fonctions de maire en lui rappelant que sa principale mission est de ramener la paix civile dans la commune. L'ordre règne partout en France, sauf à Longepierre où se succèdent cinq incendies de septembre 1851 à mars suivant. La surveillance des maisons, avec chien et fusil de chasse, les rondes des deux gardes champêtres et d'une brigade de gendarmerie installée sur les lieux, rien n'empêche les criminels de terroriser la commune et de défier l'autorité.
      En mars 1852, on arrête à nouveau Félix Savet (conseiller élu en 1848, réélu en 1850, qui passe pour un extémiste rouge) son fils Claude et Petit. Le tournant de l'instruction se situe en avril. Balleaut déclare qu'il n'a pas dit toute la vérité. Il raconte qu'il a assisté à deux réunions des incendiaires en 1851, la première chez Vaux qui présidait, en présence de Michaud, Savet, Petit déjà désigné par Balleaut en 1851, plus Dumont. Balleaut avait tu pendant un an les noms de Vaux et Dumont parce qu'ils l'avaient menacé de représailles. Aussitôt Vaux, Nicollot et Dumont sont arrêtés à leur tour. Aprés avoir paru hésiter en 1851, la justice pousse ses feux. L'instruction est rapidement bouclée par le juge Garnier (dont le parquet déplore les atermoiements de 1851). Vaux "enivré de son innocence", démontre sans peine la fausseté du témoignage de Balleaut. Mais entre deux confrontations, les objections de Vaux servent à peaufiner le faux témoignage. Garnier met tout son poids dans la balance: "Inculpé, taisez-vous, vous n'êtes qu'un scélérat ! ". Vaux désemparé, interdit regrette de n'avoir pas attendu le procès pour développer sa défense. De nombreux aspects de l'instruction puis de la conduite des débats permettent de voir dans l'arrêt du 25 juin 1852 moins une erreur judiciaire sur faux témoignage qu'une condamnation arbitraire, sur l'étiquette du sac, au moyen d'un faux témoignage grossier, complaisamment reçu et soutenu par les magistrats, avant d'être avalisé par un jury de propriétaires peu portés à l'indulgence en face de criminels adeptes de la terreur révolutionnaire.


"ORGIES DE LA REVOLUTION, BRANDONS DE LA DISCORDE ET DE L'INCENDIE"

     Le procés (23-25 juin 1852) est un événement politico-judiciaire. Huit accusés (dont cinq conseillers municipaux et un ex-maire) accusés d'avoir voulu détruire leur village en programmant une série d'incendies ! Les sept avocats disposent d'un exemplaire du dossier une semaine avant les débats.Me Leroyer, vieux républicain bleu, refuse d'assister Vaux à qui on commet Me Guerrier,débutant de peu d'expérience. L'accusation repose sur les épaules frêles de Balleaut, présenté par plusieurs témoins comme fénéant, buveur, menteur et chapardeur. Sans les faiblesses du témoin, le maire Gallemard se porte garant de sa sincérité: il est trop dépourvu d'intelligence et de caractère pour soutenir durablement un mensonge devant les magistrats. Quand Balleaut est à la barre, gallemard le guide des yeux et du geste. Ce qui provoque un incident de séance et une protestation, rejetée, des avocats. Le président lui-même guide les réponses de Balleaut et fait taire un témoin favorable à vaux. Le talent du procureur de la République, Morcrette brille de tous ses feux quand il filela métaphore du " brandon de la discorde et de l'incendie", arme d'une guerre sémantique alors intense.

     Les avocats peuvent démontrer sans peine l'amas de variations, erreurs, faussetés,invraisemblances, des révélations de Balleaut (mais la presse occulte les plaidoiries). Puis le président présente un résumé des débats qui n'est qu'unréquisitoire-bis. A quatre heures du matin, le 26 juin (la date officielle de l'arrêt est le 25) après seulement quarante cinq minutes de délibérations pour répondre à soixante questions, le verdict est rendu: Dumont, Malois et  Nicollot sont acquittés, Savet  père (reconnu auteur de trois incendies), Vaux, Petit et Michaud (déclarés complices de cinq) sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité: Savet fils  à douze ans. Tous les condamnés, sauf Savet fils étaient des conseillers rouges (ainsi que Nicollot). Rien ne permet de comprendre pourquoi trois accusés  sont acquittés alors que pesaient sur eux des charges  semblables à celles qui entraînent la condamnation des autres (excepté les Savet, objets de témoignages plus précis). Vaux croît être le seul innocent des cinq. Depuis des mois, il doute de l'innocence de Michaud, Petit et surtout Savet qu'il n'a pas méngé pendant le procés.


VAINES SUPPLIQUES
 
     " J'en appelle au Ciel", lance Vaux à ses juges. dans les nombreux écrits qu'il va rédiger, il proteste de son innocence, sans pouvoir mettre en cause ses juges dont il doit assurer que la bonne foi a été trompée. Pour surmonter l'effroi, il trouve refuge dans la figure du martyr, transformant par l'alchimie des mots l'horreur de sa situation en "béatitude terrestre" et "jours de fête". Il se refuse à réclamer lui-même sa grâce, ce qui signifierait qu'il se reconnaît coupable. Mais devenu réaliste, conscient qu'une amélioration de son sort (et celui de sa femme et de cinq enfants laissés sans ressources) ne dépend, à court terme, que du bon vouloir de lexécutif, il accepte de rédiger (2 juillet et 16 septembre) deux suppliques (terminologie judiciaire) qui en appellent à la magnanimité du prince. Concentant une auto-critique, il déclare qu'il a été un "républicain exalté, égaré par ses supérieurs légitimes" (allusion à la circulaire Carnot). en septembre, à Lyon, Irma se "jette aux pieds" du prince à qui elle remet la deuxième supplique en présence du ministre de l'Intérieur Persigny. Ce dernier prononce quelques paroles d'espoir auxquelles Vaux ne cessera de se référer. Soucieux de ne négliger aucun moyen honorable de sortir du gouffre, il écrira à plusieurs reprises à Persigny, comme à beaucoup d'autres. En décembre 1852, Irma, encouragée pae son mari, se rend à Paris où elle ne parvient pas à rencontrer Persigny, mais lui laisse une nouvelle supplique de sa main.
     Quand en octobre 1852 Gallemard saisit au domicile d'Irma une pétition en faveur de l'ex-instituteur, Vaux est persuadé que l'auteur de ses maux est l'aubergiste. dans ses lettres, il l'accuse, d'abord sans nommer le "Tartuffe", puis ouvertement, provoquant le courroux non seulement du maire mais aussi des magistrats scandalisés par des "libelles odieux" qui entretiennent le désordre à Longepierre. Au lendemain de sa condamnation, outre un pourvoi en cassation (rejeté), Vaux dépose une demande de transportation en Guyane. dans les nouveaux pénitentiers d'outre-mer qui remplacent les bagnes métropolitains, les transportés peuvent espérer des conditions de vie moins critique qu'à Toulon, ou Brest. Vaux pense déjà à l'attribution d'une concession foncière sur laquelle il pouvait vivre avec sa famille. En février 1855, la réponse d'Irma est négative, conformément à l'avis du procureur général de Dijon, de Marnas. Il estime Vaux "complétement indigne de la grâce qu'on lui réclame pour lui", dangereux agitateur, calomniateur d'un maire, Gallemard qui a agi en "auxiliaire courageux de la justice" (on envisage de lui décerner la légion d'honneur).

GALLEMARD, DE LA PREPOTENCE A LA CHUTE (1852-1855)

     Aprés la condamnation des rouges, Gallemard arrive à la croix de Pommard, comme disaient les Bourguignons. Il touche au but. Ses adversaires écartés ou ralliés, il est l'homme fort de la commune, adoubé par le préfet. On dira et écrira aprés sa mort ( et le procureur général lui-même au procés de 1856) que Gallemard, dès 1850, passait pour le voleur des 18000F de son maître le baron de Lays (en 1827), l'incendiaire, en 1846, de la maison Ancellin qui jouxtait le Lion Doré, l'assassin, en 1848 ( au moyen d'un accident provoqué) d'un vieillard, faudot qui lui avait vendu un lopin en viager. Mais comment, avec une telle réputation, aurait-il pu être élu conseiller en 1843, adjoint en 1846, ami et colistier de Vaux en 1850 (premier élu), adjoint puis chargé des fonctions de maire en 1851, choisi aprés le coup d'Etat pour maire, par le préfet, confirmé à ce postepar des élections la même année ? La commune ne manquait pas de notables au-dessus de tout soupçon. Ces rumeurs n'ont jamais donné lieu à aucune poursuite et se sont cristallisées aprés la mort de Gallemard. Le maire continue de peser très fort sur l'enquête relative aux onze incendies de novembre 1852 à avril 1855. Il oriente et prépare le travail du juge de paix Boulanger, inspire et trie les témoignages, en parfaite entente avec le juge qui repousse des dépositions, en modifie d'autres, selon les vues du maire. La force de Gallemard repose à la fois sur la peur qu'il inspire à ses administrés et sur la confiance que la préfecture lui conserve.
     Cependant, en 1853, des voix s'élèvent contre lui. Notamment celles de Fèvre, garde-champêtre que Boulanger contraint à se taire, et celle de Reine Charbonnier, veuve Bonjour. journalière et petite marchande de légumes, elle raconte que Gallemard au début de 1851 lui a proposé de l'argent pour brûler le bureau de tabac Frilley ( bénéficiaire de la recette retirée à Gallemard, mais dont la maison n'a jamais été incendiée). En dépit de fortes pressions exercées par les magistrats, elle refuse de se rétracter et se voit condamnée pour "insinuations calomnieuses" à un an de prison ferme. Un avertissement à ceux qui confondaient délation légitime ( ou déposition indispensable à la marche de la justice) et calomnie dirigée contre un représentant de l'autorité, surtout si elle tend à mettre en question l'arrêt de juin 1852. Tous les incendies ne peuvent être attribués aux mêmes auteurs. Il est vraisemblable qu'ici comme ailleurs, des incendies furent allumés par des journaliers en conflit avec leur employeur et exaspérés de voir les mécaniques à battre le grain leur enlever leur travail. Ou par des propriétaires endettés, impatients de percevoir une indemnité d'assurance. Ce dernier cas de figure fait l'objet d'un procès en mars 1854. Anne Alix, sage femme et épouse d'un petit propriétaire, est accusée d'avoir mis le feu à sa maison. Malgré un dosier qui paraît lourd, elle est innocentée par le jury. Les compagnies d'assurances qui entamaient fréquemment des actions contre leurs clients après sinistre ne jouissaient pas de la sympathie des cultivateurs et des jurés d'assises.
     D'autres propriétaires, notamment la puissante famille Duperron, s'inquiètent de rumeurs selon lesquelles ils se seraient brûlés eux-mêmes, rumeurs encouragées par Boulanger et Gallemard et dont la presse de Chalon se fait l'écho. La fronde des notables se déclenche à la fin de 1854, avec le boycott du conseil par la quasi-totalité des élus. L'affrontement culmine lorsque sont arrêtés en mars 1855 trois propriétaires (dont un Duperron) suspectés d'avoir incendié leurs biens. Court-circuitant le parquet de Chalon, une délégation de douze notables de Longepierre se rend à Dijon où le reçoit le procureur général, de Marnas. Aprés une enquête personnelle à longepierre, de Marnas demande à la chancellerie que Boulanger soit muté et Gallemard (qu'un mois plus tôt il qualifiait d'auxiliaire courageux de la justice) soit démis de ses fonctions de maire. Le sous-préfet impose à Gallemard de signer sa démission (sans la rendre publique tout de suite), tandis que le juge de paix est muté avec avancement à Autun. Un vingtième incendie, le 12 avril 1855, détruit l'école de filles ( ou la maison des soeurs). Crime atypique et aberrant, qui semble motivé par la volonté de perturber l'ordre public, de nuire au maire. L'incendie tactique se retourne contre son instigateur, Gallemard. Balleaut, le grand révélateur de 1851-1852, arrêté par les gendarmes pendant l'incendie puis relaché par Boulanger sur l'intervention du maire, s'effondre quelques jours plus tard. Il avoue avoir mis le feu à l'école et nomme ses complices ainsi que son chef, Gallemard. Incarcéré, Balleaut se rétracte d'abord au sujet de Gallemard, puis reprend ses accusations quand à la fin juin, l'ex-maire est arrêté à la demande du nouveau juge de paix. Feurtet, juge de paix à Chalon et chargé de mission, à Verdun, réside à Longepierre où il recueille des centaines de dépositions contre Gallemard et ses complices. Boulanger tente de défendre son ex-ami et auxiliaire puis abandonne et témoigne contre lui. Aprés un neuvième interrogatoire, le 14 août vers deux heures du matin, Gallemard se pend aux barreaux de sa cellule (avec deux serviettes laissées à sa disposition). "Mort innocent et martyre", comme il l'écrit, puisque présumé innocent et sacrifié aux intérêts de ses héritiers.

LE CRIME JUDICIAIRE DE 1856

     Pourtant, le petit juge, dès le 28 août, fait part au juge d'instruction Metman de son "doute immense sur le lien qui unit cette dernière affaire à la première, en un mot sur la complicité de Vaux que je ne trouve nulle part, et de Gallemard que je trouve partout". Petit aussi semble innocent. Sinon, pourquoi aurait-il accusé Gallemard dès 1851 ? En novembre 1855, un nouveau procureur général, de Mongis, s'installe à Dijon, choisi par le garde des sceaux Abbatuci comme le plus apte à mener à bien cette "délicate affaire politique de Chalon" (de Mongis). Après un nouvel incendie en novembre, on prépare le procès de Balleaut et de deux hommes qu'il désigne comme ses complices, Moissonier et Quinard.
     Mais le 7 décembre 1855, Metman et Feurtet enregistrent des rétractations de Balleaut, dans sa cellule. Il avoue avoir allumé un des deux premiers incendies (2 mars 1851), à l'instigation de Gallemard chez qui la bande se réunissait. Pas chez Vaux qui, comme Petit, n'était pour rien dans les incendies. La réouverture de l'instruction des incendies de 1851 s'impose, préalable à une révision de l'arrêt de juin 1852. Mais le conseiller Grasset, président des assises, fait aussitôt savoir à Feurtet qu'il saura bien "faire revenir Balleaut", ce qu'il obtient par un déplacement exprès à Chalon en février. Les rétractations de Balleaut sont écartées du dossier ( mais retrouvées quarante ans plustard, dans un autre dossier), ainsi que plusieurs autres pièces favorables à Vaux et Petit. Diverses considérations autorisent à considérer les rétractations du 7 décembre comme globalement crédibles en dépit des mensonges accumulés jusque là et dont précisément les invraisemblances sont levées. Et pourquoi Balleaut mentirait-il en se reconnaissant coupable d'un incendie, le 2 mars 1851, qui nentre pas dans le champ de son procés ? Le gendre de Gallemard, Pichon, en qui Fertet voit le complice constant de feu son beau-père, est arrêté dans le cadre de l'instruction de l'incendie de novembre 1855, puis libéré sur non-lieu en février. Le parquet réduit ainsi le risque d'un dérapage sur les événements de 1851-1852. Le déni de justice qui frappe Vaux et Petit bénéficie donc à Pichon (dont la culpabilité reste conjecturale).
     Aprés son procès d'office (dans la langue de l'Inquisition) secret, peut s'ouvrir le procés public, conduit de main ferme par Grasset de Mongis et suivit par un observateur désigné par le Garde des Sceaux. Feurtet, très déprimé, est écarté des débats (le nom du pricipal acteur de l'enquête est absent des comptes-rendus de presse). Le 17 mars 1856, les trois accusés sont condamnés à la peine de mort qu'ils devront subir en place publique de Longepierre. Mais après l'arrêt, les jurés adressent à l'empereur une demande de grâce en faveur des trois condamnés. Démarche inhabituelle que de Mongis lui-même leur a conseiller d'accomplir. Le procureur était plus sûr par ce moyen d'obtenir une condamnation à mort qui n'allait pas de soi dans la mesure où l'on jugeait des comparses dont les chefs (Gallemard et, prétendument, Vaux) avaient échappé à la peine capitale. La conjoncture se prête à une mesure de grâce. Le régime, bien établi, connaît une de ses plus belles années et un principe impérial vient de naître. Pourtant, pendant deux mois, Grasset et de Mongis s'acharnent à réclamer au Garde des Sceaux qu'au moins qu'au moins un des trois condamnés soit exécuté (afin de montrer la détermination de la justice, et cet homme doit être Balleaut). Parce qu'il a trop menti, des années durant, et qu'il n'a pas encore dit l'entière vérité. Les deux autres condamnés n'avaient rien avoué. Selon les usages de la justice, si un seul condamné devait être gracié, c'était Balleaut, grand révélateur depuis deux ans. Mais les hauts magistrats de Dijon veulent le faire taire définitivement, pour écarter tout risque de nouvelles rétractations. La chancellerie et l'empereur choisisent de gracier les trois hommes. Balleaut meurt au bagne de Toulon en novembre 1857, date à laquelle Quinard et Moissonnier étaient déjà entrés dans une fosse commune. le premier à Toulon, le second en Guyane ( la première année de bagne était toujours la plus difficile à supporter).
     Ainsi l'appareil à produire la vérité la dissimule et choisit de laisser au bagne au moins deux innocents. Comment comprendre cette forfaiture ? Par des convictions idéologiques et des intérêts de corps et de carrières. D'un point de vue plus global, aprés une soixantaine d'années de troubles révolutionnaires récurrents, les magistrats sont convaincus qu'ils ont une mission socialme à remplir: la défense de la propriété et du gouvernement des élites. Il leur paraît acceptable, souhaitable même, que les ennemis de la société soient privés de la liberté de la détruire. L'histoire offre bien des exemple d'un tel usage de la justice et de la diabolisation des adversaires politiques ou religieux. Depuis si longtemps on emprisonne, torture et tue au nom du bien suprême !

"TROISIEME ACTE DU LONG ET LUGUBRE DRAME"

     Le juge Feurtet retrouve son poste de Chalon et reçoi dès mai 1856 la croix de la légion d'honneur "pour services exceptionnels". Dix-sept mois de paix sont offerts à Longepierre où l'on se remet à organiser des fêtes, et d'abord celle des pompiers. Mais les incendies reprennent (22, 23, 24e) entre avril et novembre 1857. Sur foi de révélations arrachées à deux enfants de Reine Charbonnier, on arrête leur mère ainsi qu'un journalier, Claude Nouvelot, qu'elle aurait entraîneé dans le crime. Leur mobile: se venger du maire, Justin Duperron, et autres mauvais riches. Reine Charbonnier, femme vaillante, avait eu la charge de quatre enfants, plus un mari inactif. De caractère irascible, prompte aux violences verbales ou physiques, en 1851, devant les éléves, elle envoie sur le plancher l'instituteur Bridet qui vient de renvoyer son fils de la classe. Coût: quinze jours de prison ferme. En 1853, poussée par des notables, elle dénonce Gallemard (voir plus haut) ce qui lui vaut un an et deux semaines de détention. Pourtant, en mars 1856, ces propos "calomnieux" sont entendus favorablement par la cour d'assises lors du deuxième acte du drame, un des objectifs du débat étant de flétrir la mémoire de Gallemard et d'établir qu'il était complice de Vaux en 1851. En 1857, les magistrats, loin de considérer qu'elle a été victime d'une injustice en 1853, c'est qu'elle faisait partie de la bande Vaux-Gallemard (même si elle refusa le marché). Ainsi, l'acte III du drame respecte la règle de l'unité d'action.
     C'est un procès en sorcellerie qui est mené contre "une paria, un être venimeux dont on s'écarte avec dégoût (...), femme couverte de souillures si révoltantes qu'on n'ose soulever le voile de ses turpitudes et ses voluptés ignobles" (procureur général de Mongis). On affirme, à la barre, qu'elle a assassiné un de ses fils en lui faisant manger de la soupe alors qu'il était fiévreux. Sur la base de ragots et de fragiles révélationsobtenues (après de nombreuses auditions et gardes à vue à Longepierre et Chalon) des enfants de Reine Charbonnier, on condamne à mort leur mère et Claude Nouvelot (peines ensuite commuées). Excédée par son impuissance à éteindre le chaudron du diable, la justice frappe fort et sans état d'âme une sorcière et son complice, gens de peu, qui n'on droit à aucune marque de respect. Membre éminent de la Société de Saint-Vincent de Paul, le président Grasset ne confond pas justice et charité, comme lorsqu'il réclamait la tête de Balleaut. Le procès de 1858 est celui qui, dans l'affaire des incendies de Longepierre, illustre le mieux la montée en puissance du parquet pendant le Second Empire

L'ARCHIPEL DU BAGNE, 23 ET 29 ANNEES DE LEUR VIE

     Vaux a laissé de nombreux écrits, ses principaux instruments de défense, de lutte contre l'oubli, de résistance face à l'horreur et l'effroi. Grâce à ses compétences , son comportement irréprochable, la confiance obtenue de ses chefs en Guyane, Vaux après un bref passage à l'Ilet-la-Mère (archipel des Rémires) est affecté comme écrivain au pénitencier flottant le Gardien, en rade de Cayenne, puis installé à la Geôle de Cayenne comme attaché à la bibliothèque du Gouvernement. En novembre 1859, la naissance à Longepierre d'un fils d'Irma, déclaré de père inconnu, l'affecte profondément (il brûle la centaine de lettres reçues depuis 1852). Mais il continue de demander avec insistance à Irma qu'elle le rejoigne, aventure à laquelle se résolvaient très peu de femmes (de transportés ou fonctionnaires). Elle accepte et en octobre 1861, accompagnée des quatre enfants de Pierre Vaux (la petite Marie était morte en 1857), elle arrive à l'habitation de l'Hermitage, à Roura, exploitation concédée sans fermage ni impôt (propriété personnelle du gouverneur Montravel, délaissée aprés la libération des esclaves en 1848), 100ha de Grand Bois (forêt équatoriale), dans le bassin de l'Oyapok, à une douzaine d'heures de bateau de Cayenne.
     Pierre Vaux, que l'on a en 1852 dépouillé de sa liberté, de son honneur, de sa famille, de ses ressources, recouvre une part essentielle de ce qui constituait la dignité de sa vie. Le travail intense de la famille, renforcé de celui des engagés (transportés mis à disposition du concessionnaire à des conditions avantageuses pour lui) assurent des revenus non négligeables, grâce surtout à l'exploitation du bois. Vaux se révèle un patron à poigne, chef d'exploitation avisé et novateur. Les fièvres endémiques constituent le plus grave problème de survie de la famille. Un nouveau malheur frappe la famille en 1867. Ermence, la fille aînée, dix sept ans, est tuée d'un coup de fusil lâché accidentellement par le cadet Junius-Brutus (prénoms anticésariens choisis en 1850, après la révocation de l'instituteur). Après 1867, la famille abondonne l'Hermitage et se partage entre l'Ilet-la-Mère où la seconde fille Anne-Irma tient la cantine d'un pénitencier (d'abord au côté de son mari, puis devenue veuve, avec l'aide de sa mère Irma) et le poste de Roura où le père et les deux fils ouvrent un petit commerce. Armand et Brutus vivent "les plus belles années de leur vie" à courir les bois, chasser, pêcher, chercher de l'or (sans guère en trouver). Prématurément usé par les épreuves physiologiques (sous-alimentation à Toulon, paludisme, labeur forcené sur l'habitation) et surtout un impossible travail de deuil, une blessure morale restée ouverte, Pierre Vaux, atteint de troubles de l'appareil digestif et de paralysie chronique des mains, se retire, au milieu des siens, à l'Ilet-la-Mère. Lieu où il débarqua en 1855 et mourut en janvier 1875, à 54 ans. Sa dépouille est restée dans l'îlot redevenu désert. Jean Petit meurt en 1881 aux îles du Salut, âgé de 72 ans. Nous savons peu de sa vie, comme celle des autres condamnés de Longepierre morts dans la colonie (Savet, Moissonnier, Nouvelot).

LA LONGUE MARCHE DE LA VERITE

     Avec les économies rapportées de Guyane (la cantine était prospère), les enfants achètent une épicerie-café à l'enseigne A l'Amérique. Ils gardent de la Guyane le souvenir paradoxal d'une terre de liberté (on y était réellement plus libre que dans la France du Second Empire). Armand et Brutus, qui outre leur commerce, vivent de travaux manuels, sciage de long, ferblanterie, quelques petites vignes, se marient tandis que leur soeur se remarie. Tous restent sur un petit territoire entre Côte d'Or et Saône et Loire, près de Longepierre. La pensée de l'oeuvre de réparation domine leur vie.

LE FILS ADMIRABLE ET LE VETO DES GARDES DES SCEAUX

     Pierre Armand Vaux, ou Vaux aîné, puis Pierre Vaux, s'identifie pleinement à la mémoire de son père. Communicateur intelligent, tenace, infatigable, il ne néglige aucun moyen d'action (pétitions à la chambre, réunions politiques, ennterrements, inaugurations, etc.). Aucune personnalité nationale ne l'entend. Mais tout de suite, Charles Boysset, avocat chalonnais, député montagnard de la Seconde République, proscrit du Second Empire, député radical de Saône et Loire (1ere circonscription de Chalon) lui accorde un soutien qui ne se démentira jamais. La démocratie est condition nécessaire mais non suffisante de la révision. Seul le Garde des Sceaux a pouvoir de déposer une action en révision. L'initiative de la famille est forclose depuis 1858 (le code d'instruction prévoyant un délai de deux ans après un arrêt ( dans ce cas celui de 1856 condamnant Balleaut, Moissonnier et Quinard) de nature à entraîner la révision d'un jugement antérieur. Aux nombreuses demandes de Vaux, la chancellerie de la République répond en répétant l'argumentaire des ministres de Napoléon III: "la culpabilité des uns n'implique pas l'innocence des autres". L'appareil bureaucratique verrouille l'affaire, tant que sont au pouvoir des conservateurs de l'Ordre Moral, puis les opportunistes. De bout en bout, l'affaire est tributaire du pouvour polotique. Cependant la mémoire de l'injustice ne recule pas. En 1882 est présenté à Paris puis dans plusieurs villes, Pierre Vaux l'instituteur, "drame historique" en cinq actes et tableaux de Léon Jonathan (une relation Boysset), musique de Gustave Mauget. Pierre vaux (mais pas Jean Petit) devient héros du Boulevard, dans un incroyable méli-mélodrame, très prudent envers la justice, mais qui a le mérite de populariser le nom d'une des victimes.

LE COMBAT D'UN INTELLECTUEL EXEMPLAIRE, AUGUSTE BUCHOT

     La même année, gauthey, directeur de l'Indépendant de Saône et Loire, de Louhans, confie à son ami Auguste Buchot, professeur de collège à Chalon (en congé de maladie dans sa famille à Branges), la tâche d'écrire une histoire plus sérieuse et véridique que celle de Jonathan. Pierre Armand Vaux documente une investigation que facilita par ailleurs l'arrivée au pouvoir des républicains et une épuration de la magistrature. Aprés hésitation, le juge de paix retraité Feurtet, répond aux demandes réitérées de Buchot en lui confiant ses archives personnelles, remarquablement riches en originaux ou copies "plus heureux que s'il avait découvert un trésor", Bruchot prend connaissance des rétractations de Balleaut en décembre 1855. Il découvre le "véritable crime" commis en 1856 et resté ignoré de Vaux et Petit. Sous le titre, Histoire de Pierre Vaux, l'instituteur de Longepierre, paraît en une série de 131 livraisons en feuilleton dans l'indépendant. Quant, miné par la tuberculose, Buchot meurt en 1883, l'essentiel est publié. Gauthey terminel'ouvrage en reproduisant des écrits de Vaux, parfois un peu censurés pour ne pas froisser certains lecteurs. Paru en volume en 1889, avec quelques retouches, l'ouvrage de Buchot et gauthey est une admirable oeuvre de journaliste-juge-historien-avocat,un moment de la conscience de son temps, premier exemple, seize ans avant celui plus éclatant de Zola, du rôle de l'intellectuel au service de la justice. Désormais, la dénégation de l'innocence de Vaux et Petit n'est plus possible, sauf pour les Gardes des Sceaux.

UN DEPUTE AU MANDAT IMPERATIF

     Depuis longtemps attiré par l'action politique, Pierre Armand Vaux, candidat des socialistes dans la première circonscription de Dijon, grâce à la notoriété de l'histoire de son père, est élu député en 1893. Préoccupé avant tout de voir voter une loi autorisant la demande en révision, il entre en conflit avec ses mandants socialistes mais il a la satisfaction de voir voter par une chambre à majorité radicale la loi du 8 juin 1895 qui modifie les articles 443 et suivants du code d'instruction (elle supprime le delai de deux ans et prévoit une indemnisation des victimes d'une erreur judiciaire). Un Garde des Sceaux découvre avec émotion le Buchot et Gauthey, tandis qu'Armand, Brutus et Anne-Irma déposent une demande en révision, imités par la veuve et le fils de Jean Petit, les deux demandes étant fondues dans l'Affaire Vaux et Petit. L'instruction n'est pas rouverte, mais (au grand dam des impatients fils Vaux pour qui tout a été dit par Buchot), le conseiller Sevestre effectue un minutieux travail d'information et de synthèse et se rend à longepierre. Mais il néglige quelques pièces accablantes pour la mémoire de Grasset et de mongis (morts depuis plusieurs années). Devant la cour, le procureur général Manau, ex-proscrit du deux décembre, s'indigne du crime judiciaire commis en 1856, déplorant que ses auteurs ne puissent plus en rendre compte. L'arrêt de la cour de cassation du 16 décembre 1897 (45 ans aprés la condamnation) réhabilite pleinement la mémoire de Pierre Vaux et Jean Petit dont les héritiers reçoivent une indemnité (100 000F partagés entre les trois enfants Vaux et 50 000F pour la veuve et le fils Petit).

MEMOIRE VIVE

     Zola était trop cher pour les familles Vaux et Petit ! Le député Vaux se range un temps dans le second camp, quelques mois avant une campagne électorale où les partisants de Dreyfus ne peuvent que s'attirer de mauvais coups. Candidat socialiste indépendant, il est réélu en 1898. Le souvenir de l'affaire Vaux et Petit, oblitéré dans la mémoire nationale, malgré quelques résurgences, reste vivace en Bourgogne, entretenu par les descendants de Pierre Vaux, les médias, les organisations d'instituteurs et les sociétés d'histoire.

RESURGENCES ECRITES, ENTRE HISTOIRE ET FICTION

     Homologue du mélodrame fantaisiste de 1882, Pierre Vaux ou les malheurs d'un instituteur, romain signé Chales Malato, paraît vers 1900. Conservé dans les bibliothèques familiales, il va devenir, pour certains, livre de référence. Un quotidien régional donne en 1972 une série d'articls intitulée Pierre Vaux, l'authentique histoire d'un instituteur de Longepierre, qui reproduit fidèlement les élucubrations de Malato. Plus fiable, mais sans apport nouveau, est le Pierre Vaux instituteur et forçat (1930) d'Alexandre Zévaès, ancien député socialiste de l'Isére et avocat défenseur de l'assassin de Jaurès. En 1925-1926, après que Au Bagne d'Albert Londres eut popularisé le sujet, Le Progrès de Chalon publier des souvenirs de Cayenne signés Junius Brutus Vaux. dans le même journal, Louis Gallas donne deux séries d'articles (en 1925-1926 puis 1931), travail le plus neuf depuis brochot. En 1974, Vaux, héros du Boulevard parisien des années 1880, remonte sur les planches du théâtre de Saône et Loire. Resurgit en 1993 le genre du roman historique, orné de quelques documents virtuels (Remy Charvin, Le village en flammes). tandis qu'est réédité le Buchot et Gauthey par l'Ecomusée de la Bresse Bourguignonne.

LIEUX DE MEMOIRE

     Armand Vaux sut lier sa cause dès 1889 à l'Association des anciens élèves de l'école normale de Mâcon, forme première d'association professionnelle à une époque où le syndicalisme des fonctionnaires reste interdit. L'association réhabilite officieusement en 1894, la mémoire de l'instituteur martyr, dans son Bulletin. Puis, en 1902, elle pose une plaque commémorative dans les locaux de l'école normale (bâtiment que n'avait pas connu Vaux) proclamée "Panthéon de la mémoire de Pierre Vaux". un projet de monument à la mémoire de Vaux (mais pas de Petit) est lancé à paris par un comité formé par des enseignants parmi lesquels Fernand Buisson, un des grands fondateurs de l'école républicaine. Une souscription sert à payer la maquette d'un charmant projet signé Carlus (la candidature de Rude ayant été écartée). Un emplacement est prévu à Chalon. Mais la guerre enterre le projet d'un monument aussi attendu à Chalon que la statue de Dreyfus dans la cour de l'école militaire. Toutefois depuis 1926, se trouve à chalon, juste avant la rue du Paradis, une rue Pierre Vaux Instituteur bourguignon 1821-1895, plaque sibylline qui rallonge de vingt ans la vie du personnage. Le centenaire de sa mort est commémoré en 1975 par une exposition à Verdun sur le Doubs et la pose de modestes et fragiles plaques à Longepierre, Ecuelles et Labergement les Seurre. Depuis 1984, le C.E.S de Pierre de Bresse a pour éponyme Pierre Vaux. Petite injustice, séquelle d'une immense, nulle part n'est honoré le souvenir de Jean Petit. Les associations de cordonniers connaissent-elles son histoire ? Loin de Longepierre, le Musée d'Histoire de Cayenne, depuis 1902 conserve, ramenés de l'Ilet-la-Mère, deux fragments de la vraie croix de l'homme qui avait si souvent rapproché son destin de celui du Christ. On y lit encore gravés au feu les mots: "Il est allé demander justice à Dieu ! ".

QUESTIONS OUVERTES

     La part de l'énigme reste grande dans une longue et complexe affaire dont furent vraisemblablement victimes des condamnés que l'on ne réhabilitera sans doute jamais. Pour les plus probables: Michaud, Reine Charbonnier, Nouvelot. En sens contraire, on peut s'interroger sur la complicité de Pichon dans les incendies de son beau-père. Rien n'autorise - comme l'on fait les défenseurs de Vaux et Petit, suivis par la cour de cassation - à voir en Gallemard l'ordonnateur des vingt incendies qui précédèrent sa mort. "Brûlé de plus de feux que n'en allumai", aurait-il pu dire s'il avait lu Racine. L'appétit des indemnités d'assurance, le désir de vengeance de moissonneurs privés de travail par la machine (phénomène dit luddisme par les historiens) y eurent sans doute une part. Les mobiles de Gallemard ( vengeance contre Vaux et ses amis, vengeance contre les notables qui lui avaient fait perdre la recette des tabacs) furent mis en acte probablemant au début et à la fin des incendies qui précédèrent sa mort. C'est vraisemblablement Gallemard seul, sans le concours de la préfecture, ni du juge de paix Boulanger, qui prit l'initiative de la machination, qui, grâce à la complaisance des autorités, écrasa Vaux et Petit avant de prendre au piège son auteur, docteur Frankenstein, puis continua d'exercer ses effets funestes avec le crime judiciaire de 1856 et les condamnations de 1858. Le droit ne reconnaît que la responsabilité collective. La propension à accepter des opinions fausses, surtout lorsque le pouvoir les valide, et à commettre des crimes avec l'aval de l'autorité, est inhérente à toutes les sociétés. Le devoir de mémoire ne peut pas consister à s'identifier aux seules victimes mais aussi aux bourreaux, en se demandant qui peut-être certain quà la différence des fonctionnaires de l'injustice, il aurait choisi la dissidence, sacrifiant sécurité personnelle, revenus, carrière, honneurs. Un régime qui demande à ses magistrats d'être des héros pour rendre la justice contient en germe tous les abus et l'on admettra avec Spinoza que " le mépris ou la violation des lois sont imputables non tant à la malice des sujets qu'à un vice du régime institué" (traité politique). Mais où passe la frontière entre les deux ?
     Si l'on veut défataliser l'Histoire, on peut considérer qu'il eut été possible, dès les années de l'Empire libéral, de ramener du bagne, sans séisme politique, deux inconnus condamnés de droit commun en 1852 sur la base du faux témoignage d'un des incendiaires reconnus et condamnés en 1856. Cela aurait-il nui à la carrière du procureur de Mongis ? Elle stagna, ce qui le conduisit à rappeler à son ministre de tutelle ses grands services rendus dans "délicate affaire politique de Chalon" et à écrire en juillet 1869, sollicitant une promotion " Je demande justice à l'Empereur ".

Louis DEVANCE
Maître de conférences honoraires
Université de Bourgogne
(in " Le Bien Public - Les Dépêches").