Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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Avril 1789 : Bonaparte à Verdun

Antonin Guillot - Trois Rivières n° 35


Sommaire Printemps 1789.
   
    Le pays est en effervescence. On prépare les Etats Généraux. Mais surtout, après la mauvaise récolte de 1788, on redoute le manque le blé et les manœuvres des spéculateurs. Dans les villes d'abord, mais aussi dans les gros bourgs. Et les garnisons sont sur le qui-vive, comme à Auxonne, à quelques lieues de Verdun.

    Un jeune lieutenant corse, alors peu connu, du nom de "Napolionne de Buonaparte" y servait au régiment de La Fère. A peine âgé de vingt ans (né à Ajaccio le 15 août 1769) et, après avoir été élève des Ecoles militaires de Brienne (1779-1784) et Paris (1785), sorti à 16 ans avec le grade de lieutenant d'artillerie, puis en garnisons successives, à Valence (1785), Lyon (1786), Douai (1787), il se trouvait donc à Auxonne depuis juin 1788.

     Grâce à une correspondance adressée à sa famille, on sait un peu ce qui se passait à Auxonne et dans la région en ces temps prérévolutionnaires. D'un article paru en 1952 dans les "Annales de Bourgogne" nous retiendrons les quelques passages qui suivent :

    "Nous avons rencontré, parmi les "lettres de jeunesse de Bonaparte" conservées aux archives du château de Prangins et que M. d'Hauterive à fait connaître dans la "Revue des Deux Mondes" du 15 décembre 1931, trois pièces intéressantes. Il s'agit de lettres écrites à Seurre et qui évoquent assez bien, nous semble-t-il, l'atmosphère d'une petite ville provinciale à l'extrême fin de l'Ancien Régime…"


Lettre de Bonaparte à sa mère

Seurre, le 15 avril 1789

     Je vous ai écrit d'Auxonne et je le fais aujourd'hui de Seurre où je suis depuis quinze jours. Seurre est une petite ville éloignée de huit lieues d'Auxonne. Le peuple s'est mutiné et révolté contre ses officiers municipaux, a pillé des magasins de blé que des accapareurs voulaient faire passer à Lyon. En conséquence nous sommes partis au nombre de cent pour mettre le holà.

    Tout est fort tranquille aujourd'hui. L'Intendant de Bourgogne est venu hier, a fait la visite des greniers. Nous lui avons donné à dîner et lui nous a donné à souper. Il m'a engagé à l'accompagner jusqu'à Verdun, qui est à trois lieues d'ici. Nous y avons été à cheval, afin de revenir pour souper. Nous avons trouvé à Verdun 30 000 mesures2 de blé. La mesure pèse 402 et se vend communément 6 livres 10 sols2. Je ne sais pas combien de temps nous y serons3. J'espère toutefois que ce ne sera pas long.

    Le moment des Etats approche. Tout s'en ressent. La fermentation est des plus grandes partout dans les villes, les bourgs, les campagnes. Fasse le ciel que cette étincelle de patriotisme soit durable et que ce ne soit pas pour détériorer les choses ! Je le crains. Vous savez qu'avant de mourir l'on se porte toujours mieux.

    Dans ce pays-ci, il n'y a pas de noblesse. Ils n'ont jamais eu de garnison, en sorte qu'ils ont la plus grande considération pour le militaire. Nous ne sommes que deux officiers.

    Il est probable que ma première lettre vous annoncera des nouvelles intéressantes. L'air de ce pays est bon et me fait grand bien.

A son frère Joseph

Seurre, mai 1789

    "(…) Je suis à Seurre depuis le 1er avril avec un détachement de cent hommes pour apaiser une petite révolte.

    Les bords de la Saône sont enchantés et ce pays-ci surtout est superbe. La saison est belle. Il ne manque rien pour ma santé.

    Mon ami, si mon cœur était susceptible d'amour, quel moment favorable : fêté partout, considéré à un point que tu n'imagines pas ! les jolies femmes mêmes sont flattées de la compagnie que nous leur faisons4. Ce pays n'est pas accoutumé à la garnison et il n'y a pas de noblesse…"

    Que conclure de cette correspondance ?

Tout d'abord que le jeune Bonaparte semblait apprécier le charme des bords de Saône et des jolies femmes qu'on y pouvait rencontrer. Il est vrai que le printemps aidant…

    Son opinion sur les évènements locaux est intéressante et corrobore ce qu'on en savait par ailleurs. N'avait-il pas en outre l'intuition que des évènements révolutionnaires allaient secouer le pays ?

    La visite des greniers de la région par l'intendant de Bourgogne, jusqu'à Verdun, montre que des problèmes se posaient alors pour le ravitaillement en grains des villes, comme Lyon. Verdun qui était connue pour son important négoce de grains, ne semble pas avoir échappé à ces troubles, quoiqu'aucun document ne les mentionne expressément. Toutefois une délibération de la municipalité de Verdun (voir ci-après), en date du 10 avril 1789, permet de penser qu'elle fut prise à la suite d'évènements du même ordre que ceux de la cité voisine de Seurre, ou au moins en vue de les prévenir. Elle le fut à la suite d'un arrêté de la veille "en présence de Monseigneur Amelot de Chaillout, intendant de cette province". Ce qui confirme la venue de celui-ci à Verdun  comme le mentionne le lieutenant Bonaparte dans sa lettre du 15 avril 1789. Les dates ne correspondent pas à quelques jours près : la lettre conduit à fixer la présence de l'intendant à Verdun au 14 avril, alors que la délibération des édiles verdunois la mentionne au 9 avril. A moins que l'intendant fût déjà allé une première fois à Verdun le 9 avril et à nouveau le 14 ? La lettre de Bonaparte ne précise d'ailleurs pas nettement l'objet de la visite. "Nous avons trouvé à Verdun 30 000 mesures de blé (…)" : s'agit-il d'un simple inventaire des disponibilités en grains de la région ? On peut le supposer quand il écrit : "L'intendant… a fait la visite des greniers".

    La délibération des officiers municipaux a pour premier objet de "rassurer le public de ses inquiétudes", et ensuite de calmer la population par des mesures concrètes immédiates : "(…) la ville de Verdun s'est assuré d'un approvisionnement de blé suffisant pour en fournir jusqu'à la récolte prochaine tous les particuliers habitans qui en auront besoin (…)"

    Ainsi donc Bonaparte fut, il y a deux cents ans, témoin, sinon acteur, de quelques heures de l'histoire verdunoise.


Délibération de la municipalité de Verdun pour l'approvisionnement en blé de la population 
(10 avril 1789).
    
     
Cejourduy dix avril mil sept cent quatre vingt neuf en l'hôtel commun de la ville de Verdun sur le Doux, heure de deux de relevée, pardevant nous Claude-François Panier, docteur en médecine, premier échevin perpétuel, Jean-Baptise Leslorant, avocat à la Cour, second échevin, ayant avec nous Me Nicolas Graillet, secrétaire ordinaire et receveur de cet hôtel de ville, M. Marie-Joseph Bertholomey, procureur sindic absent pour cause de maladie ;

    Ont comparus les sieurs François Fresne aîné, Pierre Fresne cadet, Désiré Midey, Louis Arnoult, Jean Baptiste Carré, Martin Fresne, Claude Druet, Hubetr Clerget, Jacques Coulon, François Duhesme, Jean Bardolet et Lazard Perrot, tous négociants et marchants de blé résidants en cette ville, tant pour eux que pour les sieurs Noirot demeurant au bourg de Mervans et Gras demeurant à St Germain des Bois, les deux derniers faisant habituellement le commerce de grains en cette ville, absents ; lesquels, pour se conformer à l'arrêté pris le jour d'hier en présence de Monseigneur Amelot de Chaillout intendant de cette province, se sont soumis et engagés à fournir incessamment dans le magasin qui leur sera indiqué, la quantité de deux cent bichets de blé froment de bonne qualité, aux prix de quarante cinq livres le bichet, pour être distribués par les ordres de Messieurs les officiers municipaux aux particuliers habitans de cette ville qui en auront besoin, et, dans le cas ou lesdits deux cent bichets ne suffiroient pas à la consommation d'icy à la récolte, lesdits sieurs cy dessus dénommés s'obligent d'en livrer telle quantité qui sera jugé convenable pour y supléer et au même prix de quarante 45 livres le bichet.

    Et comme lesdits sieurs négociants et marchants font un sacrifice sur le prix actuel des grains, ils ont fait entre eux la répartition de ladite fourniture de deux cent bichets dans les proportions de l'activité de leur commerce respectif ; scavoir : le sieur Fresne aîné a été fixé pour sa portion à quarante cinq bichets, le sieur Fresne cadet à vingt six bichets, le sieur Midey à trente bichets, le sieur Arnoult à trente bichets, le sieur Carré à douze bichets, le sieur Martin Fresne à dix bichets, le sieur Druet à six bichets, le sieur Clerget à six bichets, le sieur Coulon à trois bichets, le sieur Duhesme à deux bichets, le sieur Noirot de Mervans à quinze bichets et le sieur Gras de Saint Germain à dix bichets.

    Et quant au payment de ladite livraison, nous officiers municipaux, nous engageons au nom de la ville et commune de Verdun, de l'agrément de Mgr l'intendant et après l'homologation du présent traité, de payer auxdits sieurs négociants et marchands de blé la moitié du prix de leur livraison, qui sera prise sur les deniers actuellement dans la caisse du receveur de cette ville, et l'autre moitié à mesure que les fonds rentreront par la vente et distribution des dits deux cent bichets de blé.

    Promettant lesdits sieurs négociants et marchands de blé d'exécuter fidellement toutes les conditions du présent traité, comme aussi nous, officiers municipaux de ne distribuer lesdits blés qu'aux habitans qui en auront besoin et par petite quantité, relativement au nombre d'individus qui composent chaque ménage.

    En foy de quoi lesdits sieurs et négociants et marchands ont signé avec nous, officiers municipaux et le secrétaire receveur, les an, mois et jour que dessus

    Instamment, nous, officiers municipaux susdits, avons délibéré que, pour rassurer le public sur ses inquiétudes, il sera publié cejourdhuy au son de la caisse, dans tous les lieux accoutumés, que la ville de Verdun s'est assuré d'un approvisionnement de blé suffisant pour en fournir jusqu'à la récolte prochaine tous les particuliers habitans qui en auront besoin, au prix fixe de cinq livres douze sols six deniers la mesure ;
  
    Que le magasin de la ville sera ouvert tous les lundis et jeudy de chaque semaine et que le blé sera distribué en présence de MM. les officiers municipaux ou l'un d'eux, par mesure et demie mesure, mais pas plus de deux mesures à la fois ;

    Que les particuliers auront soin de se faire inscrire, dès la veille des jours indiqués pour l'ouverture du magasin, sur le registre à ce destiné qui sera tenu par Mesdits sieurs les officiers municipaux ;

    Que, dans le cas ou le prix du blé viendroit à baisser sur les marchés, MM. les officiers municipaux diminueront dans les mêmes proportions celui du magasin publique, mais, qu'à quel taux qu'il puisse monter, les habitans son assurés qu'on leur fournira celui dont ils auront besoin jusqu'à la récolte au prix de cinq livres douze sols six deniers, sans que sous aucun prétexte il puisse être augmenté.

    Fait et arrêté en la chambre du conseil de l'hôtel de vile, le dix avril mil sept cent quatre vingt neuf, et avons signé : Panier – Leslorant – Graillet, sre.
     
     
Archives municipales de Verdun, registre de délibération n°11, f°47v°-49r°