Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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1883, il y a 100 ans à Gergy, le Comte Hilaire de Chardonnet étirait le premier fil de soie artificielle

André et Renée Questat - Trois Rivières n° 22


Sommaire
    Bien qu'originaire de Besançon, Hilaire de Chardonnet est une figure célèbre de notre canton, comme le rappelle une stèle érigée en bordure du CD5, à l'entre de Gergy.

     Hilaire de Chardonnet vit le jour le 1er mai 1839 à l'hôtel familial Place Dauphine (aujourd'hui place Jean Cornet) à Besancon.


Sa famille

     Sa famille paternelle, les Bernigaud de Chardonnet, exerça des fonctions importantes dans le district de Chalon. Son arrière grand-père, Jean Louis Bernigaud, fut procureur du roi au bailliage de Chalon. En 1789, il fut élu député du Tiers-Etat du bailliage de Charolles. Bien qu'ayant prêté le Serment du Jeu de Paume, il éprouvait des sentiments royalistes : ses activités contre-révolutionnaires le firent arrêter comme suspect le 21 avril 1793 ; il mourut en prison cinq ans plus tard en laissant deux filles et deux garçons qui furent anoblis sous Louis XVIII : l'aîné devint Bernigaud de Grange qui fut assassiné avec sa famille à Paris en 1832. Quant au cadet, Louis Marie Hilaire, grand-père de l'inventeur, il prit le nom de Chardonnet. Ce fut en son temps une personnalité chalonnaise : administrateur des hospices, membre du conseil municipal, commandant de la Garde Nationale en 1817, sous-préfet de Chalon en 1823. Il se maria avec Etiennette Riollet de Morteuil qui lui donna un fils François Marie Gustave qui naquit à Chalon le 3 août 1803. Sous-Préfet de Prades en 1827, il ne cacha pas ses sentiments royalistes pendant la révolution de 1830 ce qui lui valut le titre de comte que lui décerna Charles X en exil. En 1837, il épousa sa cousine germaine, Christine Pautenet de Vereux dont la famille avait plusieurs propriétés en Franche-Comté. Le couple s'installa à Besançon.
 Le comte Gustave était très riche : il possédait à Gergy un domaine de 300 ha, avec château, ferme, moulin, vignes et forêts, un hôtel à Chalon et des terres en Franche-Comté. En 1840, ils eurent l'agréable surprise de découvrir dans la salle à manger de son hôtel de Chalon, 9 580F en pièces d'or et 1 500F en pièces d'argent. Aussi, ses deux fils, Louis Marie Hilaire, futur comte de Chardonnet et Alfred son cadet, eurent-ils une enfance dorée !


Sa jeunesse

    Son père dirigea ses études suivant des principes pédagogiques nouveaux. Le jeune comte appris l'allemand que lui enseigna une jeune allemande employée au service des Chardonnet. Il y ajouta aussi l'espagnol, puis l'anglais et l'italien, sans oublier le dessin, la musique et la culture physique. Il poursuivit ainsi, dans la maison familiale, ses études secondaires qui lui permirent d'être, à 16 ans, l'un des plus jeunes bacheliers. A la faculté des sciences de Besançon, il étudia la mécanique, la physique et la chimie. Cela ne l'empêcha pas de jouer dans une troupe de théâtre et d'aimer la vie mondaine.

    En 1859, il rentre à l'Ecole Polytechnique où il eut pour condisciple Sadi Carnot. A sa sortie, il refusa un pote d'ingénieur dans les Ponts et Chaussées, car il devait prêter serment de fidélité au Second Empire. Il préféra rester fidèle au comte de Chambord vers lequel le portaient ses sentiments légitimistes ; il le suivit dans son exil à Frohsdorf et dans ses voyages en Europe.


L'homme de sciences


    Ses activités intellectuelles et scientifiques à la Société d'Emulation du Doubs le firent élire en 1884 à l'Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Besançon. Ses premiers travaux scientifiques portèrent sur l'optique : il étudia les effets des rayons ultra-violets sur les plantes et sur l'œil et s'intéressa au téléphone qui venait d'être inventé par Graham Bell en 1876. Le comte de Chambord lui demanda de faire une étude sur la sériciculture dans la région lyonnaise, ce qui l'amena à observer les vers à soie alors sujets à une violente épidémie qui décimait les magnaneries. Ce fut le début d'une grande passion qui allait conduire Chardonnet à fréquenter la famille du baron de Ruolz : il étudia les effets de la mystérieuse maladie dans son élevage de vers à soie. Il arriva à cette conclusion qu'il devait être possible de fabriquer une substance analogue à celle avec laquelle la chenille du bombyx file son cocon.

Sa carrière politique

    Son séjour chez le baron lui permet de rencontrer sa fille, Camille, qui le séduisit par sa beauté et son énergie ; leur mariage fut célébré le 12 décembre 1866 à Lyon. Ses relations avec les princes de Bourbon le firent s'engager avec ferveur au côté des carlistes de Don Carlos dans la guerre qui les opposait à l'armée régulière espagnole de 1872 à 1876.
    En 1873, quand le Président de la République Mac Mahon décidé de rétablir la monarchie, le Comte de Chambord fut choisi pour régner, mais son entêtement à vouloir remplacer le drapeau tricolore par le drapeau blanc fit échouer l'opération ; Hilaire de Chardonnet lui resta fidèle jusqu'à sa mort. Alors, sa carrière politique terminée, il se voua entièrement à ses recherches scientifiques.

La soie artificielle

    Des essais pour fabriquer de la soie artificiellement avaient été faits en 1855 en Angleterre par le Suisse Audemars, en 1881-1882 par les Anglais Crookes et Weston qui cherchaient à fabriquer des filaments d'ampoules électriques ; en 1883 Swan déposa un brevet mais échoua dans sa tentative de fabrication industrielle. Tous partaient d'une pâte à base de cellulose dissoute dans un solvant alcool et éther, le collodion qui était également utilisé en photographie.


L'invention

    A Gergy, où il a été appelé à la mort de son grand-père à gérer la propriété de la Croix Blanche, Chardonnet poursuivit les mêmes recherches.

    Dans une dépendance, aujourd'hui détruite, il aménagea un laboratoire éclairé par des verrières et alimenté en eau par un tonneau monté sur deux tréteaux contre le mur extérieur. A l'intérieur, une bouteille en cuivre contenait le collodion qui passait ensuite par pression dans une filière en verre et se coagulait dans une ampoule remplie d'eau. C'est bien dans cet atelier qu'un jour de juillet 1883 fut fabriqué le premier véritable fil de soie artificielle. Chardonnet fut aidé dans cette tâche par Barthélémy Fourneret, régisseur de la propriété, et par quatre jeunes garçons bénévoles de Gergy : Marcel et Louis Amien, Pierre Clément et Eugène Lhoste. Madame Garnier, épouse d'un banquier chalonnais fut la première fileuse.

Il ne restait plus alors qu'à perfectionner le système, ce à quoi il s'employa dans son château du Vernay, à Charrette en Dauphiné.


L'industrialisation

    Le choix de la matière première le conduisit à consulter les fabricants de papier. Les recherches sur la nitration de la cellulose l'amenèrent à étudier les pyroxyles ; les essais furent dangereux et les accidents se multiplièrent : l'atelier du Vernay fut détruit par un incendie suite à une explosion.
    En 1887, la première machine à filer fut installée à Gergy et présentée à l'Exposition Universelle de 1889 où elle obtint un grand succès tant auprès des Français que des étrangers.
    Influencé par sa famille et ses amis, Chardonnet envisagea de vendre ses brevet, mais il s'associa avec J.B. Weibel, fabricant de papier bisontin, qui lui proposa de construire avec lui une usine à Besançon. On y commença la fabrication le 1er juin 1892, mais bientôt les difficultés apparurent : obligation de creuser un puits car les eaux du Doubs ne convenaient pas – plusieurs sinistres en détruisirent une partie -, les frais d'exploitation étaient élevés.
    Par suite d'un conflit avec son associé Weibel, Chardonnet fonda une usine en Suisse, mais cela n'arrangea rien car elle était en déficit permanent. La calomnie poursuivait l'inventeur.
    Cependant, l'intérêt que les soyeux lyonnais montrèrent pour la soie de Chardonnet permirent à l'usine de Besançon de tourner à plein rendement. Mais les taxes dont étaient frappés l'alcool et l'éther, et la concurrence étrangère, étaient telles qu'il fallut attendre 1898 pour la voir faire des bénéfices.
    A l'exposition de 1900 plusieurs autres procédés de fabrication de soie artificielle étaient présentés. Mais la soie de Chardonnet continua à être appréciée et des filiales se créèrent à l'étranger ce qui lui occasionna des frais en voyages et en procès. Il dut vendre ses actions à bas prix pour payer ses dettes. Comme, malgré cela, la comtesse de Chardonnet maintenait le train de vie familial, il fut indispensable de vendre des propriétés dont celle de Gergy en 1895.
    L'usine que le comte créa en Hongrie en 1905 lui permit pour un temps de se rétablir, mais bien vite des difficultés l'obligèrent à de nouvelles ventes ; il ne lui resta que la propriété du Vernay.
    La fin de sa vie, sauf les derniers mois où il reçut l'aide reconnaissante de certains industriels lyonnais, fut marquée par une situation matérielle précaire.
    Mais c'est pendant cette période qu'on rendit hommage à son génie : il reçut en 1909 la médaille Lavoisier, en 1914 la médaille Perkin et il fut admis à l'Académie des Sciences, le 12  mai 1919.
    Le 11 mars 1924 s'éteignait le comte de Chardonnet, homme d'action qui avait consacré toute sa vie à la science, sans renoncer jamais, malgré les difficultés, prêt à tout sacrifier pour faire aboutir son projet et son idéal.


Bibliographie

- Un grand inventeur, le Comte de Chardonnet, par Auguste Demoment, 1953 (le principal ouvrage sur H. de Chardonnet).
- Le Comte de Chardonnet, inventeur de la soie artificielle, par de Truchis de Varenne, "Franche-Comté et Mont Jura", n°24.
- Souvenirs de la guerre Carliste, par M. le Comte de Chardonnet, président annuel, "Mémoires de l'Académie de Besançon.
- La soie artificielle, par Louis Gallas, "Courrier de Saône-et-Loire", des 11 et 18 juillet 1926.
- Hilaire de Chardonnet, père des textiles artificiels. Ses travaux et recherches à Gergy, par F. Brunand, Recueil du Congrès de l'A.B.S.S. à Verdun, 1966.
- Le Comte Hilaire de Chardonnet 1839-1924, père de la soie artificielle, par M. Alexandre Gauthier, "Besançon Municipaux", 1974.
- Un Gergotin célèbre, Hilaire de Chardonnet, "Gergy Informations", 10 avril 1982.
- Inventeur chalonnais, Hilaire de Chardonnet, le créateur de la soie artificielle, Gabriel Theulot, "Le Progrès de Saône-et-Loire", 19 juillet 1982.