Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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La légende de la mare de Pussey

Antonin Guillot - Trois Rivières n° 28


Sommaire "Cherchez la source"
(C. Jullian).
"Comme il serait intéressant de recueillir toutes les légendes attachées aux vieilles ruines ! Les archéologues y trouveraient parfois leur compte, car ces récits, venus souvent du tréfonds des siècles, ont greffé des mythes sur des réalités. Le fabuleux est, comme le lierre et les ronces, inséparables des vestiges de pierre"
 (H.P. Eydoux, Lumières sur la Gaule, p. 312)

   Il y a une vingtaine d'années, j'avais entendu parler d'une légende liée à la mare de Pussey, hameau du Petit Pussey, commune d'Allerey, légende que l'on racontait jadis dans ce village. J'avais pu la recueillir auprès de la veuve d'un ancien du hameau : il osait à peine en parler, de peur, paraît-il, qu'on se moque de ses histoires : ça ne pouvait plus avoir cours en notre 20e siècle… Et pourtant ! Ce brave homme fut sans doute un des derniers, sinon le dernier, à pouvoir dire (à peu près) ceci : "Il y a très longtemps une église a été engloutie dans les eaux de la mare de Pussey, et quand on passe près de celle-ci dans la nuit précédant Pâques (ou Noël ?) il arrive qu'on entende sonner les cloches de l'église disparue".

     A peu près à la même époque, lors d'une excursion dans l'île de Majorque (Baléares), à Valdemosa où séjournèrent Chopin et George Sand, je notai ce que le guide disait à propos d'une source ou fontaine de l'endroit et d'une légende qui y était attachée : c'était presque mot pour mot celle de la mare de Pussey ! Frappé par cette coïncidence, (mêmes légendes en des lieux que sépare près d'un millier de kilomètres et dans deux pays étrangers n'ayant en commun que la culture latine), je cherchai et trouvai une explication dans les ouvrages consacrés aux cultes des eaux ; il y apparaît que la légende de l'église (ou de la chapelle) engloutie dans un lac, un étang ou une mare, est répandue dans une grande partie de l'Europe et plus précisément dans les limites de l'ancien Empire romain. De plus, dans la presque totalité des lieux où cette légende a cours, on constate qu'il existe, en ces points précis ou  à proximité, des vestiges d'époque gallo-romaine, souvent restes d'un édifice lié au culte des eaux.

    Qu'en est-il au juste pour la mare de Pussey ? Depuis longtemps on savait qu'il existait des traces d'un habitat gallo-romain au Petit Pussey, tout près de la mare. D'autre part, Pussey est, comme Allerey, un toponyme d'origine gallo-romaine formé à partir d'un domaine rural (sans doute : Puissiacum fundum = le domaine de Pussius). Pussey est actuellement établi à la fois sur le terrain plat s'étendant à l'ouest de la vallée de la Dheune et sur la première terrasse qui domine celui-ci de quelques mètres. Au pied de cette terrasse se trouve la mare alimentée par une source qui semble n'avoir jamais tari, même pendant les plus fortes sécheresses.

    Comme souvent au début de la colonisation romaine, le domaine "de Pussius" n'avait pas été établi au hasard : on avait choisi le rebord de la terrasse, à bonne exposition Est, la présence des points d'eau (deux ou trois sources), non loin de la grande voie romaine Chalon-Langres-Trêves et sur le passage même d'une ancienne voie protohistorique reliant Verdun à Beaune, enfin une zone agricole avec de bonnes terres à céréales, la proximité de quelques pentes bien orientées pour la vigne, de la forêt voisine et de la Dheune propice à la pêche et même à la navigation. C'était en fait un lieu assez privilégié propre à favoriser une implantation humaine vers le milieu du Ier siècle (sans doute même avant : vestiges néolithiques et protohistoriques proches) et la vie d'un important domaine. Des traces de celui-ci demeurent nombreuses dans les environs ; d'abord dans la toponymie (1), comme "sur la Velle", le "chemin de la Velle" (velle = "villa" gallo-romaine), "La Lisselle" qui évoque les murs de clôture, et non loin : "Sur Bergy" (Bargiacum) ; puis sous forme de vestiges archéologiques, comme des pièces romaines recueillies dans la mare à la suite de curages ou dans le voisinage, et les restes très arasés d'un habitat dans le champ contigu à celle-ci qui ont livré quelques structures, des tuiles, tessons de poteries et petits objets, à la suite d'une fouille limitée effectuée en 1967-68 (éléments qui ont d'ailleurs permis de fixer le début de l'occupation du site vers le milieu de la deuxième moitié du Ier siècle, époque de la construction de la voie romaine Chalon-Langres) ; mais les trouvailles anciennes, dans les environs immédiats, de deux statuettes de divinités, en bronze, demeurent les témoins les plus intéressants, et nous y reviendrons.

    Le contexte archéologique venait donc conforter les informations relatives à l'origine probable de la légende. J'entrepris alors un sondage de quelques mètres carrés sur la bordure ouest de la mare, au pied du talus limitant le terrain de "La Lisselle". Un arc de pierres semblait délimiter le point d'affleurement de la source, mais il s'agit d'un aménagement sans doute pas très ancien. En arrière et en dessous de la surface de la mare, à plus de 1,50m de profondeur, un niveau de pierres, tuiles et briques se poursuivait sur plus de quatre mètres le long de la parcelle citée, mais il fut difficile de l'interpréter : chemin empierré d'époque gallo-romaine pour accéder à la source, ou bien restes de constructions démolies ?

    Mais le témoin archéologique le plus important fut la découverte en 1871, lors du nettoyage d'un fossé aboutissant à la mare, à quelques mètres au nord de celle-ci, d'une statuette en bronze de 20,6cm de hauteur, qui est actuellement visible dans une vitrine du Musée Denon à Chalon ; sa facture indique une production locale ou régionale, de tradition gauloise, et non pas une importation italique. Elle a été désignée comme un "Jupiter" : son bras levé ayant pu tenir les traits de foudre qui sont ses attributs, mais il ne faut pas oublier que dans les campagnes gallo-romaines le Jupiter romain a souvent été substitué à une divinité gauloise qui régnait sur le monde souterrain et donc les sources et qu'il a hérité de leurs pouvoirs. Il ne paraît pas déplacé dès lors d'imaginer à proximité de la source un petit édifice ayant abrité la statue du dieu maître de ces eaux souterraines intarissables et peut-être dotées de vertus que nous ignorons… (des pièces romaines trouvées dans la mare font penser à un culte des eaux de la source).

    Il faut ajouter qu'une autre statuette de bronze (hauteur : 26cm) a été découverte en 1943 dans la partie occidentale du site, à quelque 200m de la précédente ; il s'agit cette fois d'une œuvre importée, de style classique, un "Appolon" qui faut aujourd'hui partie des collections du Musée des Antiquités Nationales à Saint-Germain-en-Laye. Appolon était parfois associé également à un culte des eaux, et la statuette a été effectivement trouvée non loin d'un autre point d'eau.

    Mais revenons à la mare de Pussey. Le IIIe siècle a dû voir la ruine de la "villa" de Pussey, mais le culte des eaux, les vieilles croyances dans les divinités souterraines, ont sans doute survécu…. Jusqu'à ce que saint Martin passe par là, vers la fin du IVe siècle, et détruise les "idoles" et les lieux de culte "païens" pour y implanter le culte chrétien. C'est très vraisemblable et de tels faits sont souvent vérifiés ailleurs. En attendant des preuves archéologiques, on peut penser qu'une petite chapelle a été édifiée à l'emplacement de l'édicule qui abritait l'ancien dieu : la preuve en serait la trouvaille dans la mare, vers 1900, d'une statuette de la Vierge en bois, assez fruste, sans doute primitive (elle aurait disparu pendant l'occupation, enlevée par les Allemands d'un coffre de banque à Paris). Le nouveau sanctuaire devint-il un lieu de pèlerinage, comme ce fut souvent le cas pour certaines sources ?…

    Si une éventuelle chapelle reste à situer, il n'en est pas de même pour un cimetière qui a pu en dépendre : lors de travaux effectués en 1974 (2), au lieu-dit "Le Champ St Martin", un peu au sud de la mare, nous avons pu recueillir des squelettes et quelques céramiques d'époque médiévale (14e siècle environ). Ces vestiges peuvent d'ailleurs être liés à l'existence d'un "Xénodochuim" dont le rôle était d'accueillir voyageurs et pèlerins nécessiteux, et qui a fini par se transformer en "Maison-Dieu" ou hôpital ; il était situé sur l'ancienne voie de Verdun à Beaune dont le "chemin de la Velle" doit être une survivance. La toponymie de ce secteur, tels les lieux dits "Le champ St Martin" (3) (déjà cité et traversé par le "bief St Martin"), "La Maladière", et même "La Boutière" et "Les Corvées" (liés à de vieux chemins), est révélatrice de l'existence d'un établissement routier antique, puis d'un ensemble hospitalier médiéval pourvu d'une chapelle et d'un cimetière (4) ; mais il semble probable que cet établissement ait succédé au domaine gallo-romain, dont l'emplacement, nous l'avons vu, avait été choisi en fonction des voies d'accès, de points d'eau et autres facteurs préexistants.

    Et voilà pourquoi, si vous passez certaine nuit près de la mare de Pussey, vous entendrez peut-être tinter au fond de celle-ci la cloche de la chapelle disparue… selon la légende.

    Et voilà aussi pourquoi nous demandons à nos lecteurs de nous signaler s'ils ont connaissance de cette même légende dans d'autres communes de notre canton (et au-delà). Toutes les légendes sont d'ailleurs intéressantes à recueillir, parce qu'il y a en général à l'origine une parcelle de réalité et peut-être la possibilité de retrouver des témoins archéologiques et historiques ignorés.


Notes :

(1) Voir C. Joannelle, La toponymie du Verdunois, 1977, p 14.
(2) Voir "Trois Rivières" n°5/1974.
(3) C'est un des plus anciens toponymes français.
(4) Voir "La toponymie du Verdunois", ouvr. cité, p. 15.