Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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Les Gadagne et la région de Verdun-sur-Saône et Doubs

Maurice Carlot - Trois Rivières n° 19


Sommaire        Le 28 mars 1555, Guillaume de Gadagne, Seigneur de Bouthéon en Jarez, sénéchal de Lyon et son frère Thomas, Seigneur de Beauregard et Bailly du Beaujolais, achetaient la "Terre de Verdun".
     Les vendeurs étaient deux banquiers originaires de Lucques en Toscane, résidant à Lyon,. Il s'agissait de Laurent Cenami et de Jean Collodio, lesquels avaient acheté cette "Terre" en 1548 à Philibert de la Chambre, Seigneur de Verdun.
     En 1578, à la mort de Thomas de Gadagne, Guillaume resta seul seigneur.
    Marié à Jeanne de Sugny, il eut une fille qui fut son héritière, Celle-ci épousa Antoine d'Hostun, d'origine dauphinoise. Ils eurent un fils, Balthazar, qui hérita de son grand-père, à condition de porter le nom et les armes de Gadagne. Antoine d'Hostun, son père, fut son tuteur, Guillaume étant mort vers 1597.

     Balthazar fut seigneur de Verdun de 1597 à 1645. Il eut pour successeur son fils Louis de Gadagne d'Hostun de 1645 à 1682.
     A Louis, succéda Gilbert de Gadagne d'Hostun de 1682 à 1712.
     La fille de Gilbert, Charlotte Louise de Gadagne d'Hostun, épousa en deuxième noce Renaud Constant de Pons qui reprit le fief en 1712.
     D'où venait cette famille illustre ?

    Les Gadagne, ou Guadani, faisaient partie de ces riches commerçants et banquiers florentins qui quittèrent leur pays à la fin du XVe siècle, vraisemblablement pour des raisons politiques. Ils vinrent vivre et exercer à Lyon, attirés par les fameuses foires. Il en avait été de même pour d'autres financiers tels que les Pazzi et les Capponi. Installés sur la rive droite de la Saône, dans le "Vieux Lyon", ils devinrent peu à peu les égaux des Lyonnais, si bien que Guillaume de Gadagne, anobli, fut nommé sénéchal de Lyon, c'est-à-dire officier royal ayant un rôle administratif et judiciaire. Il était si riche que l'on disait "Riche comme Gadagne". A Lyon, leur splendide demeure, construite vers 1520 par la famille de Pierrevive, est actuellement le Musée du Vieux Lyon, rue de Gadagne.


    Lors de leurs séjours à Verdun, où résidait un régisseur, les Gadagne habitaient dans une maison à l'entrée du quai actuel, place du 8 mai. Il en subsiste une élégante tour avec escalier à vis et pigeonnier. Dans les Annales de Jeandet, on lit : "Le château de l'Ile ayant été ruiné (en 1479), Messieurs de Gadagne habitèrent dans un bouquet de maisons joignant la maison "curiale" côté du couchant, la Grand'rue côté du midi, le Doubs de bise et de matin".  Effectivement au XVIe siècle, la cure se trouvait à proximité (dans la première rue joignant la Grand'rue au Quai).

     La seigneurie comprenait :

➢    Verdun la ville ou "Enclos", car close de murailles : "ville fermée et environnée de la Saône et du Doubs", avec deux portes : celle du pont et celle de Bragny et une chapelle dédiée à Notre Dame de Pitié qui se "miroit" dans le Doubs.
➢    L'Ile où se trouvait les ruines du château féodal et de la chapelle en l'honneur de Notre-Dame et de Saint Nicolas dont les matériaux serviront pour édifier la chapelle Notre-Dame de l'église actuelle.
➢    Le faubourg Saint-Jean, relié à l'Enclos par un pont de bois. Une partie appartenait à l'évêque de Chalon. En 1577, Guillaume de Gadagne acheta cette partie 4 100 livres, plus une rente.
➢    Le "village" des "thuileries de St Jean", celui des "thuileries de la Pierre".
➢    Le village des Montots.
➢    Le village de Ciel.
➢    Les villages de Merley, Le Chapot, Sermesse, Le Petit Chauvort, Verjux, Saint-Maurice, Damerey.

     Les fiefs mouvant de la seigneurie étaient : St-Bonnet, l'Abergement de Verdun (actuellement l'Abergement de Saint-Didier-en-Bresse), les Cadots à Damerey, la Cosne, La Barre. Les seigneurs de ces fiefs mouvants étaient les vassaux du seigneur de Gadagne.

    Le 21 novembre 1581 : les droits seigneuriaux, l'autorité, les redevances, le domaine et les autres droits appartenant à "Haut et puissant Seigneur de Gadagne, Chevalire de l'Ordre du Roi, Conseiller en son Conseil privé, Capitaine de 50 hommes d'armes, Seigneur et Baron de Verdun, par devant la Sainte Evangile" sont reconnus par les habitants.

    Suivent les signatures de :

➢     40 habitant de Verdun,
➢    48 habitants de Saint-Jean,
➢    59 habitants de Ciel, dont une femme : Antoinette Vallée,
➢    11 de Merley,
➢    10 du Petit Chauvort,
➢    11 des Montots.

     Dans cette déclaration figurent : le cens, la taille, les droits de lods, la mainmorte, les corvées, les péages sur les chemins, les rivières, les péages pour les "portaux" (les bacs) ; le portail des Bordes, le portail de Bragny, le portail de Chauvort, le portail de Verjux (ces mots sont définis dans le glossaire des cahiers de doléances de M. Claude Joannelle). Il faut ajouter les droits de place lors des marchés du jeudi ou lors des foires : celle du jeudi après l'Ascension et celles de Saint Jude et de la Saint Simon. Il faut ajouter enfin, lors des foires et marchés, la location des "loges" dans les Halles de Verdun autrefois place du Paradis et dans celles de Ciel qui se trouvaient à gauche en arrivant à Ciel (actuellement rue des Halles).

    Le seigneur est justicier sur son territoire. Il peut faire élever des carquants ou des gibets (comme aux Justices près de Ciel). Il peut faire incarcérer dans sa prison. Pour construire le "bouchier" d'un moulin sur bateau, c'est-à-dire un clayonnage placé obliquement en travers de la rivière, il faut l'autorisation du seigneur. Ces renseignements sont extraits du manuscrit rédigé par le Curé Amiens en 1728. Un "bouchier" est encore visible en eaux très basses, dans le Doubs, entre l'Ile et le pont Saint-Jean.



Evénements survenus durant la présence des de Gadagne à Verdun (de 1556 à 1712)

     Ce fut hélas une triste époque. C'est celle des guerres de religion où les déplacements permanents des soldats provoquèrent l'épidémie de peste de 1582 qui fit mourir les trois quarts de la population verdunoise (Annales d'Abel Jeandet). Ville fermée, à proximité d'une frontière sur une rivière navigable, favorable à la présence d'une garnison, Verdun tombait aux mains des ligueurs. Leur chef était Charles de Lorraine, duc de Mayenne, gouverneur de Bourgogne. Ainsi, à partir de septembre 1589, Verdun dont le seigneur Guillaume de Gadagne est partisan d'Henri IV, est d'abord occupé par le baron de Vitteaux, puis par le capitaine de Guionvelle, puis enfin par le plus odieux de toux, le capitaine Réal assisté de son lieutenant "La Serpent".
     Dans ses "Annales", A. Jeandet relate longuement les exactions de ce gouverneur qui, au sujet de Guillaume de Gadagne s'écrie : "Le seigneur de Gadagne est un traître et un huguenot. Jamais homme vivant ne me mettra hors de Verdun, si ce n'est Monsieur de Mayenne". Réal fit démolir le bel hôpital de Saint-Jean fondé par Eudes de Verdun en 1370. Le curé Blandin le supplia d'épargner "cet asile de pauvres". Les demeures du seigneur de Gadagne et de son régisseur et homme d'armes, M. de Curyer, furent saccagées.
     Le 5 avril 1590, à la tête de quelques hommes de guerre, Héliodore de Thyard, seigneur de Bissy, Bragny, Vaulvry, Flée, partisan d'Henri IV comme son oncle, Pontus évêque de Chalon, pénètre dans Verdun ; Réal est tué…
     Voici donc, comme Saint-Jean-de-Losne, Verdun aux mains des partisans d'Henri IV, tandis que Auxonne, Seurre, Chalon, Tournus sont pour la Ligue.
      Ce sera la source de nouveaux conflits.

     Héliodore de Thyard fait travailler aux fortifications : citadelle sur l'Ile, murailles de l'Enclos, fossés et palissades de Saint-Jean. Avec celles des Bordes, la population verdunoise s'élève à 465 habitants dont 200 susceptibles de prendre les armes. Avec les 278 soldats de Bissy, cela fait 478 combattants.
     Le 25 août 1592, à 10 heures du soir, c'est l'attaque de Verdun par le vicomte de Tavannes, ligueur, frère et ennemi du comte de Tavannes, partisan d'Henri IV.
     Le 28 août 1592, Saint-Jean est pris. Ce jour-là, Marguerite de Busseul, femme d'Héliodore, ainsi que trois autres femmes, sont tuées par l'explosion d'un baril contenant la poudre qu'elles distribuaient aux soldats.
     Le 4 septembre, un bateau aménagé, chargé de soldats ligueurs, chavire entre l'Ile et la ville : 80 soldats auraient été noyés.
     Le 10 septembre, le vicomte de Tavannes lève le siège. Il revient le 19, mais nouveau départ le 25.

     Au cours d'une sortie contre les ligueurs, Héliodore fut blessé devant Beaune. Il décédait le 22 août 1593 et était inhumé dans l'abbaye de Maizières. C'est à cette époque que la Baronnie de Verdun fut érigée en comté par Henri IV, en faveur de Guillaume de Gadagne. Son fils Gaspard devenait gouverneur de Verdun.

   Dans ses "Annales", Abel Jeandet publie deux lettres adressées au jeune gouverneur :

➢    l'une de sa mère, Jeanne de Sugny. Elle lui demande d'être prudent et de ne pas s'exposer ;
➢    l'autre de son père Guillaume qui donne des conseils : "Avant de prendre la garde, les soldats doivent tirer les "billettes", c'est à dire tirer au sort l'emplacement à garder, pour ne pas donner lieu à intelligence avec l'ennemi". En outre : "Il faut être muni de provisions de gueule et de guerre".

    Enfin, il ajoutait : "En ces misérables temps, si vous m'écrivez, donnez vos lettre à Claude Prez batellier qui me les fera suivre en Avignon" (où les Gadagne avaient un hôtel particulier qui existe encore). Audacieux comme Héliodore de Thyard, Gaspard faisait de fréquentes sorties contre les ligueurs. Les Chalonnais proposèrent une somme pour qu'il restât tranquille, mais en vain et, le 2 décembre 1594, il tombait dans une embuscade près de Seurre et était tué. Il fut remplacé par M. de Sabran. Son père devait en mourir de chagrin.

     En 1595, Henri IV donnait un dernier coup à la Ligue à la bataille de Fontaine Française. L'Edit de Nantes en 1598 mettait fin aux Guerre de religion.

     Durant la Guerre de Trente ans, lorsque l'Europe s'éleva devant les ambitions de la Maison d'Autriche (1618-1648), assiégé par les Francs-Comtois et les Impériaux (soldats au service de l'Empereur Ferdinand II), Verdun dut se rendre le 17 août 1636 et fut incendié en partie. Le général Galas ne put toutefois investir Saint-Jean-de-Losne et se retira en Franche-Comté.

     Lors de la Fronde : soulèvement contre Mazarin ; Verdun resta fidèle au Roi et, par deux fois, vers 1650, fit prisonnière la garnison imposée par les frondeurs du Prince de Condé.

     Après la Paix des Pyrénées en 1659, les guerres de Louis XIV se déroulèrent loin de Verdun et le traité de Nimègue, par le rattachement de la Franche-Comté à la France, en 1678, éloignait définitivement la frontière.

     Les fortifications furent détruites et il n'y eut plus de garnison à Verdun.

    Une ère plus tranquille allait permettre l'essor des six tuileries renommées, de la batellerie, et du commerce. Une seule ombre persistait, c'était la fréquence des inondations. Louis de Gadagne était seigneur de Verdun à cette époque. Son fils Gilbert lui succéda de 1682 à 1712.

     Renaud de Pons, qui avait épousé la fille de Gilbert, Charlotte Louise de Gadagne d'Hostun, baronne de Bouthéon, reprit alors le fief. La famille de Pons le gardera jusqu'à la Révolution.

     Victime de sa situation stratégique, Verdun ne conserve pas d'édifice antérieur aux Guerres de religion. Néanmoins quelques tours majestueuses, quelques voûtes, de vastes caves, des pierres taillées ou sculptées remployées dans les constructions actuelles, témoignent de l'importance de certaines demeures du Moyen-Age ou de la Renaissance qui n'ont pas survécu aux troubles de cette époque.

     Ce "temps misérable" écrivait alors Guillaume de Gadagne dont le nom d'origine florentine a été porté par les seigneurs de Verdun de 1556 à 1712, c'est à dire pendant 156 ans.


Sources :

- Extraits du Manuscrit Amiens, curé de Verdun-sur-le-Doubs, 1725.
- M. Courtépée, prêtre Description générale et particulière du duché de Bourgogne
- Abel Jeandet, Fragments des Annales de la ville de Verdun-sur-le-Doubs
- C. Perrier, Verdun-sur-le-Doubs, essais historiques.
- Louis Bourgeois, Quand la Cour de France vivait à Lyon, Fayard.
- Notes prises aux bibliothèques municipales de Chalon et de Lyon.