Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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Pontus de Tyard (Bissy, 1521 - Bragny, 1605) une vie au service de l’humanité

Emmanuel Mère - Trois Rivières n° 65


Sommaire
Pontus de Tyard (Bissy 1521 - Bragny, 1605)
    En 2005, la Saône-et-Loire commémore le 500e anniversaire de la mort de Pontus de Tyard à Bragny-sur-Saône. Le GEHV apporter sa contribution à l’événement.
     Homme d’Eglise et intellectuel accompli, Pontus de Tyard a marqué son époque. Evêque de Chalon pendant les guerres de religion, son influence s’est exercée dans la région, notamment en Verdunois (l’évêque est seigneur de La Salle, d’une partie de Verdun, etc…). Sa famille possède des biens à Bragny-sur-Saône.

Pontus de Tyard et le GEHV
    Trois Rivières a déjà évoqué succintement ce personnage hors série  : citons, entre autres, Saint-Loup-de-la-Salle par G. Delannoy (n° 54/2000), Histoire des moulins et meuniers du Verdunois par V. Farion (n° 62/2004). Enfin, les neveux de Pontus, Héliodore et Marguerite, sont les héroïques défenseurs de Verdun lors du siège dramatique de 1592 contre les armées ligueuses.

Emmanuel Mère
     Né en 1964, très attaché au Chalonnais, Emmanuel Mère se consacre entièrement à la littérature en 1993. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages (biographies, essais, poésies, récits) dont plusieurs obtiennent des prix littéraires. Il est membre de plusieurs jurys littéraires, ainsi que de la Société des Auteurs de Bourgogne. Enfin, il fait partie des organisateurs du Salon «Vivre livre en Côte Chalonnaise ».
     Parmi ses oeuvres, figure une belle biographie de Pontus de Tyard, publiée en 2001 qui a obtenu des échos très flatteurs (la dernière étude complète a été écrite par notre compatriote verdunois Abel Jeandet en… 1860).
     Emmanuel Mère a bien voulu publier une courte biographie pour Trois Rivières. Nous le remercions très sincèrement de l’honneur qu’il fait au GEHV.
     On peut se procurer le livre « Pontus de Tyard ou l’univers d’un curieux » dans toutes les librairies de la région. Il vient de publier récemment une bibliographie de l’égyptologue chalonnais Chabas.


1. Famille et études

   Esprit certainement supérieur, précurseur en toutes matières, Pontus de Tyard aura participé avec un enthousiasme certain à ce grand élan de connaissances qui a enflammé le XVIe siècle, en s'imposant comme l'un des maîtres de la pensée moderniste.
« ...Si l’attention érudite se concentre et s’attarde sur ce compagnon de Ronsard et de Du Bellay, elle discerne dans Thiard presque tous les nobles éléments dont les grands hommes de son époque étaient composés. (...) Ce poète fut astronome, cet astronome évêque, cet évêque agent du roi et sa plume dans la polémique. La lyre, la mitre, l'astrolabe pourraient figurer sur son tombeau... », écrit Paul Valéry dans la seule étude de Variété qu'il consacra à un poète du XVIesiècle, voyant en lui, sinon un poète insigne, du moins l'un de ces remarquables esprits passionnés et actifs qui s'illustrèrent dans tant de domaines des arts et des sciences. Parmi eux, Pontus, forgeant l'estime et le respect, est certainement l'un des plus secrets.

    Car enfin, lorsqu'un homme acquiert, par son mérite, l'estime des premiers écrivains de son temps, la faveur et la protection des rois, la bienveillance des femmes les plus célèbres et désirables tant par la lignée que par les charmes de leur esprit, il est incontestable que l'histoire lui est redevable d'une parcelle d'éternité. Or cet homme, chargé de gloire et d'années, s'endort de son dernier sommeil à l'aube du Grand Siècle avec la promesse et l'espérance d'une immortalité naissante. Mais les caprices de la renommé font office et, tel édifice muet et inanimé, bientôt l'oubli couvre sa mémoire, et son talent gît depuis sous d'informes gravois.

    Né à Bissy-sur-Fley en 1521, d'une maison noble de Bourgogne, l'une des plus illustres de notre contrée, Pontus passa les premières années de son existence au château familial dans une forme d'aisance pécuniaire et spirituelle qu'il ne reniera point sa vie durant. Modeste village de Saône-et-Loire sis aux limites du Chalonnais, du Mâconnais et du Charolais, Bissy-sur-Fley dépendait à l'époque du comté et bailliage de Mâcon, et du diocèse de Chalon. De cette illustre famille de Thiard, bourgeoise puis anoblie, originaire de Saint-Gengoux-le-Royal, on sait qu'elle fut de noble lignée, et donna des prélats distingués à l'église, des officiers aux ducs de Bourgogne et de fameux titulaires de hauts offices royaux. Le père de Pontus, Jehan de Tyard, occupait les fonctions de Lieutenant-général au bailliage royal de Mâcon, circonscription administrative et judiciaire. Sa mère, Jeanne de Ganay, était la nièce du Chancelier Royal de France Jean de Ganay.

     A l'époque des origines de Pontus, le temps était à l'enseignement sérieux et appliqué. Celui du jeune de Bissy, enfant très certainement doué, ne devait pas déroger à cette règle. Sans informations précises sur l'apprentissage concernant la formation intellectuelle, littéraire et scientifique de Pontus, on est en droit de penser qu'il eut accès à tout ou partie des enseignements universitaires en vigueur dans l'université de Paris où son père l'avait confié, soit les cinq facultés traditionnelles: Théologie, Droit canon ou Décret, Droit civil ou Lois, Médecine et enfin Arts.

     C'est au cours de ses études, dans le sein de cette « nourrice des arts et des vertus » comme Pontus se plaît à nommer Paris, qu'il contracta les nombreuses et fidèles amitiés littéraires qui firent honneur, non seulement à l'écrivain et au savant qu'il fut indéniablement, mais d'abord et surtout à l'homme, féru de science et de lettres. Manifestement, Tyard a un sens aigu de sa destinée, et du sens qu'il doit donner à son existence. Il possède en outre une grande indépendance d'esprit. Pour lui, le savoir créé l'ouverture quand la méconnaissance engendre la crainte. Il lui était alors indispensable d'accéder à la connaissance, et son grand divertissement était à l'évidence l'étude. Il était en effet, outre bon poète, excellent orateur, philosophe subtil, grand mathématicien et astrologue de talent. Depuis son plus jeune âge, Tyard avait appris et pratiquait de manière courante les langues grecque, hébraïque, latine et italienne, aussi aisément que sa langue maternelle. Il côtoya au cours de son existence quantité d'importants personnages, des savants et écrivains de haute renommée avec lesquels il entretint de grandes habitudes.

     Dans son Histoire de Chalon-sur-Saône, Claude Perry brosse en termes choisis le portrait de Tyard: « Il estoit bel homme, d'une haute taille, d'un visage et d'un port majestueux; sa vivacité et son esprit paroissoient dans ses yeux... ». Or il n’est qu’à détailler les représentations officielles que l’on détient de lui pour constater quelques dissemblances avec l’image qu’en donne Perry. Celui qui a chanté l’amour apparaît sous un autre jour: visage émacié, nez long, grand cou, l’air sévère, il ressemble alors plus à un Cyrano qu’à un Adonis. Il reconnaît d’ailleurs ses défauts et les attribut à son lieu de naissance: «Du plus vil tort & de la plus vile noise encore, m’assaut la crasse Mâconnoise.»

    Jusqu'en 1554, sa vie, très active, se partage en effet entre Mâcon, où il réside, et Lyon. C’est dans l’une de ces deux villes qu’il s'éprend d'une jeune femme à qui sont dédiés anonymement, «car la médisance menace les âmes incomprises du vulgaire », tous les textes qu'il publie jusqu'en 1555. Poète savant, ténébreux sans être toutefois hermétique, philosophe dont il ne conviendrait pas d’avoir une idée trop sombre, cet humaniste à la vaste culture impose à ses textes l'image même de son propre personnage: secret, mélancolique, dévoué et charmant tout à la fois.

2. Un écrivain provincial et solitaire

    Tyard fait effectivement son entrée officielle dans le monde des lettres en 1549, avec la publication chez le célèbre éditeur Jean de Tournes -l'un des représentants les plus distingués de la typographie lyonnaise- des Erreurs Amoureuses où Tyard se complaît dans un badinage solennel et précieux avec la dame de ses pensées. Sous le nom de « Pasithée » (la toute-divine), d'après le nom dont Homère désignait la troisième des Grâces, le poète a chanté son amour idéal pour une femme, restée longtemps énigmatique, dont il « revere tacitement le tétragramme nom » et qui pourrait bien être Louise Labé, la Belle Cordière, chez qui Pontus tenait salon en compagnie de Maurice Scève, Pernette du Guillet ou Olivier de Magny. Pasithée gouverne alors sa vie. Elle en est en fait l’instigatrice. Tour à tour muse, égérie, ou protectrice, Pasithée est en fait un principe cosmologique féminin, se passionnant un jour pour la musique, ou admirant le lendemain les dignes représentants de la poésie.

     Souhaitant redonner un sang neuf au genre littéraire en vigueur, Tyard parvient, avec une aisance remarquable, à composer des textes d'une cohérence exemplaire. Jamais en effet la grande richesse, la promptitude de ses images, la vivacité de ses concepts, ne viennent déranger la minutieuse ordonnance de ses vers et de ses rimes. Il s'abandonne d'autant plus sûrement à la grandeur de cette exaltation, qu'il sait pertinemment que la qualité sereine de son âme le préservera longtemps de toute extravagance et de toute présomption. Celui-ci, sans abandonner définitivement le sujet galant et rêvé des Erreurs Amoureuses, aborde volontiers dans les recueils poétiques qu'il publiera ensuite, des thèmes plus en rapport avec les réalités quotidiennes de son existence, et s'éloigne parfois un peu de la morale religieuse. Ainsi d'une ode («Au jour des bacchanales») dans le genre antique où le sang de la vigne coule à flots, ou bien dans un sonnet («En contemplation de Dame Louise Labé») où il salut son héroïne en rimes féminines très acrobatiques. Car l'homme est manifestement épris de métaphysique érotique, et l'on découvrira, au fil de son oeuvre, des vers d'une étonnante coulée, très en avance sur son temps. Ainsi cette « Elegie pour une Dame enamourée d'une autre Dame  » dont le caractère est assez exceptionnel au seizième siècle tenant compte du sujet qu'elle traite. En outre, comme tous les coeurs bien nés, Pontus a le culte du pays natal. Il aime passionnément sa Bourgogne, des plaines de la Saône à la Côte Chalonnaise, des rives mâconnaises à sa terre de Bissy. Lorsqu'il vante son domaine, c'est pour nous apprendre qu'il le voue quotidiennement à la philosophie et aux muses, c'est pour chanter « En nom de son isle » le bien-être, le bonheur simple et naturel qu'il éprouve à vivre en son manoir « Qui a de l'honnête douceur... », et où « Mon Pontus me daigne tenir comme séjour doux, cher, tranquille… »

    Mais ses odes restent sans contestation possible ce que Pontus a fait de mieux. Rien de plus propre en effet, de plus pertinent, de plus achevé que ses odes, tour à tour glorieuses, méditatives, transportées, amoureuses, funèbres et pittoresques. Il faudra d'ailleurs attendre la fin du XVIe siècle pour trouver d'aussi sublimes exemples d'une prosodie et d'une pensée sereine et sans fautes. Fortement nourri d'un humanisme bien assimilé, ayant assez d'art et de sagesse pour corriger le désordre de ses épanchements, il se montre plus souple et plus léger que nombre de ses contemporains.

    Et pourtant, il s'avère que Pontus est moins poète sur le fond que sur la forme. Ce n'est pas à proprement parler un versificateur, mais plutôt un lettré, un savoureux philosophe, un moraliste de haute noblesse à l'âme pure, au coeur généreux, qui fait des rimes en guise de passe-temps, simplement parce qu'il était de bon ton alors de taquiner la muse. Toutefois, et bien qu'il se soit vu très tôt reconnu comme membre à part entière de la grande famille des lettres, Tyard n'attacha jamais beaucoup d'importance à ses oeuvres poétiques. Cependant, même s'il n'a vraisemblablement pas en haute estime ses rimes précieuses, il ne s'excuse pas moins auprès de ses lecteurs de n'être « que » le premier poète dont l'inspiration atteint de si grandes ambitions. Or Pontus, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est éminemment poète. Par la distinction et la pureté des sentiments tout d'abord, par la haute idée qu'il a conçu de la poésie ensuite. Le poète Stéphane Mallarmé ne s'y est pas trompé, qui a été en son temps un fervent lecteur de Tyard. Abstraite et sensuelle à la fois, la poésie de Tyard est discrètement « scévienne » par son appartenance à un courant de pensée initié par le poète lyonnais. Dans son travail de la syntaxe et du rythme, elle est cependant légèrement moins appliquée que celle de son ami, moins tendue également, et pourtant tout aussi puissamment accentuée. Plus musicale, proprement « lyrique », la poésie de Pontus de Tyard est, par certains effets, parfois d’inspiration « mallarméenne ».

     L'épisode de la Pléiade, premier mouvement littéraire de France fondé en 1550, véritable révélateur de « l'esprit » Tyard, dévoile l'homme comme fin diplomate, sachant ménager habilement les sensibilités de chacun. Ainsi Tyard qui, jonglant adroitement entre l'école Lyonnaise et la Pléiade, demeure le lien incontestable entre Maurice Scève et Pierre de Ronsard. Ses relations avec l'école Lyonnaise expliquent donc en partie son respect pour les générations précédentes, qu'il défend subtilement contre les attaques répétées de Du Bellay. Mais cette judicieuse modération ne l'empêche pas toutefois de prodiguer intelligemment des éloges à Ronsard dès son entrée à la Pléiade.

    Esprit libre s'il en est, le châtelain de Bissy savait bien mieux que quiconque, l'ayant appris d'un long commerce spirituel avec Platon, les origines divines de la poésie. Il savait comment la beauté saisit l'âme et la pousse littéralement hors d'elle-même dans une sorte de folie sacrée, conviant le poète à un rite initiatique étranger aux esprits vils. Enfin, si l'école de 1550 a eu plusieurs théoriciens (Ronsard, Du Bellay, Pelletier), elle ne compta en fait qu'un seul philosophe, penseur, mathématicien et astronome, qui ait imposé sans heurts des principes platoniciens à la nouvelle esthétique, et vers qui tous se tournent en quête de conseils: c'est Pontus de Tyard! Voilà certainement ce qui valut au gentilhomme mâconnais de briller d'un éclat particulier au coeur de cette constellation de sept étoiles littéraires.

    Dans l’intervalle, et en parallèle à leur activité linguistique, les membres de la Pléiade avaient créé, sous l’impulsion de Baïf, une Académie de Musique et de Poésie. De fait, la Pléiade, fille majeure de la Renaissance, transfigurée par la création de l’Académie de Baïf, véritable « Institut National » où tous, savants, poètes, princes et rois devinrent « Citoyens de la Vrai République des Lettres » a, par son esprit moderne, peu aristocratique et très libéral, jeté les bases de la fondation de l’Académie Française du XVIIIe siècle.

     C'est ici que Pontus va s'éloigner progressivement de la poésie, trop castratrice à son goût, pour porter toute son attention et son énergie sur la philosophie, plus encline à accueillir ses passions et la sérénité de sa conscience humaniste. Comme Montaigne le fera par la suite -s'inspirant parfois du seigneur de Bissy-, Tyard s’ingénie à démontrer que l’art de vivre doit se fonder sur une sagesse prudente, inspirée par le bon sens et la tolérance. Esprit indépendant et libre de toutes contraintes, il y brillera du même éclat, et dissertera avec brio, tant sur l'astrologie que sur la musique et les connaissances humaines, devenant alors un « personnage » développant beaucoup d'attrait auprès des gens qu'il côtoie quotidiennement. Or, à l'image de ses créations poétiques, l'oeuvre savante et philosophique de Tyard n'est pas à priori plus facile à saisir. De fait, si le lecteur hésite à juger, non seulement la valeur purement scientifique de l'auteur, ou sa volonté légitime mais parallèlement ambiguë de rendre le savoir lisible, accessible à tous, il se garde bien d'arrêter une sentence péremptoire sur la nature même des textes de l'écrivain bourguignon.

    Cependant, Pontus de Tyard est réellement un des hommes les plus savants de son siècle. Ecrivain provincial, attaché à sa terre de Bissy, il reconnaît volontiers aux lettres une mission civilisatrice. Expert en toutes connaissances, il manie avec une certaine dextérité, en sus des langues « obligées » (latin et grec), l'italien et l'hébreu. Il a de plus longuement compulsé les encyclopédies relatives à la période pré-Renaissance, et parfaitement assimilé celles-ci. Féru d’astronomie et de mathématique, il suit attentivement les travaux de Copernic, qu'il est à même d'approuver ou de critiquer. Il analyse ainsi son système, s’accorde à y trouver quelques charmes, mais lui préfère néanmoins, dans un premier temps, l’univers ptoléméen. Il a en outre minutieusement étudié et commenté nombre d'ouvrages scientifiques, théologiques et littéraires, qui ont enrichi ses acquis et permis de façonner son personnage qui entrera bientôt en pleine lumière.

    Il est alors manifeste que Pontus de Tyard est un homme rare, un coeur d'élite, animé d'un véritable sentiment poétique et de pure philosophie, qui honore la littérature et la science dont il anoblit la fonction dans la société contemporaine. D'ailleurs, ni les obstacles qui peuvent quelquefois se dresser de façon malveillante sur sa route, ni la conscience de sa propre insuffisance, n'ont jamais pu faire que l'art conjugué des lettres et des sciences ne l'aient avec vigueur appelé à leur service, lui pour qui ces principes culturels «servent de très propres degrés pour s'élever à la plus haute cime.»

     N'ayant embrassé la carrière littéraire ni par amour du gain, ni par délectation de la renommée, on peut alors dire sans emphase que les oeuvres en prose du penseur Tyard méritent autant l'attention et le respect que ses ouvrages poétiques, et contribuent grandement à sa réputation d'homme érudit, doué d'un formidable esprit analytique, dispensateur de rêve et d'espoir dans un monde en devenir. Aussi, Pontus escomptera offrir, dans la seconde partie de sa vie littéraire, un peu plus de clarté à ses lecteurs et rendre ses textes compréhensibles par tous. Ainsi le dialogue, qu'il croyait tout d'abord convenir parfaitement à la démarche formelle de la découverte, va lentement s'estomper au fil du temps, s'amenuiser progressivement au profit de l'expression, moins vivante mais néanmoins plus cohérente, de l'exposé systématique. Enfin, par ses écrits débordant d'érudition, par ses belles considérations affichées avec beaucoup d'entrain, par sa grandeur d'âme et par la noblesse de sa condition, Tyard souhaite que «les plus fidèles esprits hausseront le vol & la vue pour découvrir, admirer, aspirer & enfin, atteindre à la jouvence de la lumière éternelle & de la vraie félicité...»

     La philosophie fournit alors au châtelain de Tyard l'occasion d'élaborer une réflexion sur la possibilité d'introduire de l'ordre dans l'ensemble disparate et confus des connaissances humaines. L'ouvrage expose ainsi la problématique de la connaissance telle que le seigneur de Bissy ne cesse de poser avec insistance, à savoir s'il est possible, voire profitable d'opérer la cohésion des facultés morales et intellectuelles de l'homme. Pour Pontus, l'impuissance de la raison est radicale, et l'homme, l'âme convertie par la passion de connaître, a pour fonction de transformer son expérience particulière en un propos universel, en suggérant que «l'Entendement humain pourrait se développer de ses vêtemens pesants pour se hausser dextrement à l'exercice auquel il est appelé.» A l'aide d'un vocabulaire sobre et précis, il offre au lecteur le contenu d'un savoir qui devait absolument venir en pleine lumière. Car Pontus veut avant tout s'éveiller à lui-même, et éveiller ensuite les honnêtes gens à la discussion de problèmes philosophiques et scientifiques. Sa grande victoire est alors de faire entrer son lecteur dans une autre temporalité. Car en philosophie, l'intérêt est de ramener les gens à eux-mêmes et non de les identifier à soi.

    Il va donc s'ingénier, durant de longue années, à étudier de façon méthodique la mesure du temps; à réaliser des discours sur la nature du monde, traitant des choses matérielles ou intellectuelles; analyse les origines de l’univers; envisage d'établir un authentique traité du calendrier; tente de tracer la ligne de démarcation qui devrait logiquement séparer l'astrologie de l'astronomie; rédige une habile satire des croyances humaines, démontrant qu'il est folie de croire en la magie, aux sciences occultes et surtout aux sorciers et devins, vrais imposteurs tenant boutique de mensonges éhontés; ou se lance dans une tentative complexe d’établissement d’un dictionnaire de culture générale, sorte de synthèse encyclopédique des connaissances humaines de son temps. Faisant preuve d’une profonde érudition, fortement nourrit des philosophes anciens et des pères de l’Eglise, il ambitionne toujours de porter son savoir à la conscience populaire. Car il considère la langue française apte, à condition qu’on la rehausse de mots choisis et d’un style adapté, à traduire suffisamment les conceptions philosophiques, car il sait «que chacun exprime en sa langue naturelle plus naïvement les imaginations de son esprit, qu’en un langage appris, tant prompt & familier le puisse il avoir.»

    Regorgeant d’expressions et de locutions novatrices, son œuvre abonde en mots nouvellement introduits dans notre langue. Il est alors incontestable que la place de Tyard dans l’histoire des sciences et sa compétence dans l’établissement du français, mérite grandement d’être réévaluée. Il est enfin indéniable que, dans l’entrelacs de magie et de science qui ont composé les systèmes de pensée de la Renaissance, Pontus de Tyard ait joué un rôle prépondérant parmi les grands esprits qui ont aidé à constitué le socle du savoir rationnel sur lequel repose la pensée moderne. S’il paraît enfin évident que Tyard, par l’action conjuguée de la Pléïade et le recours involontaire à un nationalisme croissant, a permis d’arracher aux ténèbres de l’ignorance une langue vernaculaire pour la rendre à la lumière, enrichie de vocables originaux, de tournures et expressions novatrices; il a aussi largement contribué à dévoiler à la conscience populaire les récentes découvertes scientifiques en vulgarisant le contenu de son savoir, et donné ainsi une approche concertée de l’humanisme.

    Comme tous les intellectuels nourris de civilisation, Tyard est soucieux de partager ses connaissances avec le plus grand nombre. Diligent amateur de toutes sciences, avide de savoir, le seigneur de Bissy est avant tout un boulimique. Ecrivain « provincial » par excellence, il eut le mérite de réaliser, loin de l’émulation et des ressources intellectuelles de la capitale, une œuvre poético-philosophique de la plus haute lignée. Illustration typiquement bourguignonne de l’intelligence humaine, apôtre de la tolérance et de l’humanité, le seigneur de Bissy aura reçu des honneurs ecclésiastiques comme justes récompenses de ses succès littéraires.

3. Une vie politique et religieuse de première importance
 
    Entré officiellement dans la vie religieuse en 1552, à l’âge de trente ou trente-et-un ans, ce n’est qu’en parvenant à l’épiscopat que Tyard abordera la théologie, plus en rapport avec ses fonctions d’évêque, en s’adonnant consciencieusement à la méditation continuelle des mythes sacrés de la religion. D’abord revêtu du titre de chanoine, siégeant au chapitre de l’église cathédrale Saint-Vincent-de-Mâcon, le pape Paul III lui conféra, en 1552 ou 1553, la dignité de protonotaire du Saint-siège apostolique, en faisant le représentant légal de la papauté dans l’exercice de ses fonctions de gouvernement pour la province de Mâcon. A l’aube de l’année 1578, l’évêque de Chalon-sur-Saône, Jacques Fourré, rend son âme à Dieu. Le roi Henri III, ami précieux de Pontus de Tyard qui avait en d’autres temps (1574) fait de ce dernier son aumônier ordinaire, désigne celui-ci pour succéder au défunt prélat dans son diocèse de Chalon. Voici donc Pontus investi de la charge d’évêque, et le 16 juin 1578, le pape Grégoire XIII lui enverra ses bulles, lettres apostoliques confirmant Pontus dans ses nouvelles fonctions d’évêque. Retenu à Paris par ses obligations auprès du roi Henri III, Tyard ne fit son entrée à Chalon que six mois plus tard, le jour de la saint-sylvestre. C’est alors une période totalement nouvelle qui s’ouvre dans l’existence de Tyard. Sa nomination comme évêque porte au premier plan ses préoccupations religieuses. Abhorrant avec la plus vive intelligence le relâchement coupable des mœurs du clergé, il se consacre avec un dynamisme certain à «cultiver les nobles inspirations de son maître», et prend à cœur d’administrer son diocèse de façon irréprochable en veillant sagement au salut de ses ouailles.

    Sa pratique rigoureuse et coutumière de l’oraison dominicale donnera lieu, entre 1586 et 1588, à la publication d’Homilies, discours moralistes et savants abordant de judicieux commentaires de la Bible et des contemplations non moins pertinentes sur la Passion du Christ. Parlant alors de la doctrine chrétienne, il estime que «D’un langage fardé ne veut être accoutrée, il suffit qu’elle soit sincerement montrée.»

    Se préoccupant assidûment de théosophie, il s’adresse, dans ses instructions familières et rigoureuses sur l’Evangile, « aux dévôts & pénitents chrétiens », les invitant pieusement à se tourner vers l’Eternel en lui adressant leurs prières et, cherchant l’absolution en sincères confessions. Il était urgent, en cette époque troublée, doublement ravagée par les guerres civiles et les épidémies, de s’inquiéter de la santé spirituelle des fidèles, ce que Pontus fit avec une rare prévenance, accompagnant moralement  les quelques milliers d’âmes qui résidaient à Chalon, ville dont la vie municipale, très intéressante et fort libérale pour l’époque, était réputée comme étant « plus populaire qu’ailleurs ». Or, non content de s’assurer du bien-être spirituel de ses fidèles en prenant soin à l’identique de sa carrière littéraire, Pontus de Tyard s’évertue à gérer le mieux du monde sa situation politique privilégiée, née de la profonde amitié et de l’estime sans faille que lui témoigne le roi Henri III. L’une des premières responsabilités du seigneur de Bissy aura trait directement à sa formation religieuse, et intervint en 1579. Cette année-là, l’évêque De Tyard fut effectivement désigné pour représenter la région ecclésiastique lyonnaise, dont dépendait alors la Bourgogne, à l’assemblée générale du clergé de France siégeant à Melun (77).

    Ce fut là un insigne honneur pour Pontus que de tenir séance, en ces temps où le schisme était inéluctable, dans une assemblée de l’Eglise chrétienne regroupant les plus éminents représentant du clergé de France. Il faut dire que Tyard n’était pas à une distinction près. Lui qui était déjà Seigneur de Bissy-en-Bourgogne, de Bragny-lez-Verdun (en partie), puis de Champforgeuil et de Fontaines, hérita, par son accession au trône d’évêque, du (½) Comté de Chalon-sur-Saône. Mais ce ne fut pas là l’unique avantage que la charge épiscopale offrit au protégé d’Henri III. Les évêques de Chalon détenaient en effet une ravissante baronnie près de Saint-Loup-de-la-Salle (71), où ils aimaient à se recueillir dans un cadre champêtre. Le château de La Salle, lieu de villégiature privilégié des barons chalonnais, possédait ce charme bucolique qui sied à toute habitation rurale, et la douceur des jardins réalisés par le célèbre architecte André Le Nôtre complétait l’aspect paisible de cette demeure, aujourd’hui disparue.

    Mais si Henri III eut recours à la clairvoyance du seigneur de Bissy, il n’a pas attendu l’accession  de ce dernier au rang d’évêque pour lui confier des ministères de prestige ainsi que des missions de confiance, relevant de la plus haute importance morale et diplomatique. Le poète de l’ « amour immortelle » était alors en passe de devenir l’un des personnages les plus influents de son époque. A compter de l’avènement d’Henri III en 1574, commence alors le véritable rôle politique de Pontus de Tyard à qui le roi, son ami fidèle, confie plusieurs petites tâches diplomatiques. On note ainsi queTyard  «était auprès du Roi, de deux ou trois jours, l’un. »

    A l’image de nombreuses personnalités, toutes plus illustres les unes que les autres, Henri III, de trente ans cadet de Tyard, sera un ami et allié de haute renommée, sincère et généreux, accordant à Pontus un grand prestige et un crédit sans limite. Véritable clé de voûte de l’existence de l’évêque de Châlon, le souverain valois entretiendra avec Tyard une relation amicale de premier ordre, lui octroyant  son estime et la capacité d’user à ses côtés de l’étendue monumentale de ses compétences astronomiques et morales, religieuses et littéraires. Le roi aimait particulièrement la compagnie spirituelle de Pontus, qu’il souhaitait constamment dans son entourage. Ceci afin de s’instruire des sciences nouvelles, de discourir librement des événements qui régentaient la vie de la France, ou de converser de façon générale sur tout sujet propre à délasser l’esprit, parfois ténébreux, du monarque. Le respect qu’il porte au Seigneur de Bissy est grand. Membre éminent de la fameuse Académie du Palais, Tyard y joue le rôle de philosophe naturel, donnant même à l’occasion une admirable leçon d’astronomie au roi, auditeur attentif et curieux.

    Pour autant Tyard ne confine pas ses activités à la seule réflexion théologienne ou à l’étude de l’astronomie. Il a soin d’élargir son champ d’action, et s’occupe désormais de certaines affaires d’état. Fidèle serviteur de son roi, il sera chargé d'une mission honorifique par Henri III, au mois de mai 1575, ayant la responsabilité d’aller recevoir à leur entrée en France et de les reconduire jusqu’à la frontière les ambassadeurs des divers cantons suisses envoyés à Paris pour féliciter Henri d’Orléans de son avènement à la couronne de France. Mais cela n’est pas ici la moindre responsabilité de l’évêque chalonnais auprès du roi de France. Il fut en effet nommé à la fonction d’Elu des Etats Généraux de Bourgogne en 1587. De nouveau choisi l’année suivante par le clergé de la province de Lyon pour le représenter aux Etats Généraux de Blois, il s’acquitta de sa tâche de député avec une ferveur peu commune, prouvant en cette occasion des progrès considérables dans le difficile registre de conférencier.

    Orateur légitime de l’ordre de l’Eglise, Pontus de Tyard ne manque pas l’occasion de soutenir ouvertement son souverain avec courage et fermeté, face à 505 députés des trois ordres de sensibilité et confession différentes. Il s’acquitta de sa tâche avec une telle dignité qu’il réussit le tour de force de ramener à leur devoir nombre d’opposants, déclarant même, dans l’agitation bouillonnante de l’assemblée, que, dut-il rester seul, il voulait demeurer gallican. Scévole de Sainthe-Marthe le dépeint d'ailleurs de belle manière, nous rappellant que « Dans le juste ressentiment des obligations qu’il avait à son Prince & à son bienfaiteur, il soutient si bien les droits de sa Majesté & son autorité Royale, contre ceux qui favorisaient la faction d’Espagne, que par la force de ses raisonnements, & par cette mâle éloquence qui lui était naturelle, il émût puissament les cœurs de tous les Prélats de cette grande assemblée, & rappella dans leur devoir la plus grande partie de ceux qui s’en étaient écartés. »

    Cependant, au matin du 23 décembre 1588, tandis que le roi s'ouvre à Tyard de ses craintes et lui demande de « se mettre en dévotion & prier pour que le roi pût venir à bout d’une execution qu’il desirait faire pour le repos de son royaume », le duc de Guise tombe sous les coups redoublés des Quarante-Cinq, la garde privée du souverain, en mission commandée. Cette action sera sans aucun doute l'un des rares points de désaccord entre Henri III et Pontus de Tyard, qui ne peut accepter ce genre de violence.

    Si les premiers jours de 1589 ont vu Tyard retrouver sa terre natale, le décès de son protecteur lié aux exactions de plus en plus violentes et aveugles perpétrées par les ligueurs, va contraindre Pontus à demeurer dans sa demeure de Bragny, gardant un œil attentif sur un évêché chalonnais, aux mains des ligueurs. Il ne put en effet, selon ses dires,  «se résoudre de demeurer à Chalon, tandis que la Ligue y tenait le haut du pavé». Pensant ainsi échapper aux profonds bouleversements qui ravagent le pays, il espère retrouver, dans sa contrée de Saône-et-Loire, une certaine sérénité.

    Mais en ces temps de rudes épreuves, les âmes dont Tyard à la charge au sein de son diocèse ne sont plus aussi soumises et fidèles que par le passé. Dans cette Europe meurtrie, véritable champ de bataille où s’entrechoquent les idées, la civilisation se noie dans la barbarie. Le recours aux textes inconnus, aux pensées innovantes ou plus généralement méconnues par le christianisme médiéval, éveille l’esprit de libre examen d’où naît inévitablement la Réforme. Eminemment catholique, caractérisée par le nombre important et la renommée non moins considérable de ses établissements religieux, foyer ardent de la Sainte Ligue, la Bourgogne ne pouvait pas demeurer longtemps à l’abri des agitations religieuses qui déchiraient le sol français depuis l'année 1562. La conduite de l’évêque de Chalon en ces heures difficiles fut alors d’une courageuse exemplarité. Par tous les moyens dont il dispose, il tente d’imposer la morale humanitaire et le respect d’autrui, au détriment du système de persécution systématique et d’intolérance qui sévit quotidiennement. Car si pour lui Dieu est l’Etre Suprême pas excellence, il n’a pas cependant d’emprise directe sur l’existence terrestre de la créature humaine.

     S'il admet que Dieu est la nature créante par excellence et que tout ce qui advenu par lui est aussi, par lui, maintenu dans l’être, il entend théoriser (avec la prudence qui sied à cette époque tourmentée) une toute autre réflexion. L’homme, et les valeurs humaines qui font son particularisme, est à placer au-dessus de toutes les autres valeurs. Dès lors l’homme peut être sauvé, non par une quelconque intervention divine, mais bien par ses propres moyens, ses propres forces. S’il veut parvenir à la béatitude, l’individu devra s’employer à la conquérir, en usant à parité de la croyance, du raisonnement et de l’intuition rationnelle. Un principe « hérétique » qui n’entend pas se poser en tant que vérité indiscutable, mais laisse la porte ouverte aux plus diverses assertions. Cette philosophie de Tyard, originale et inacceptable à la fois, fut reprise quelques années plus tard par le grand philosophe hollandais Baruch Spinoza dans la rédaction de son Ethique. Il verra dans cette proposition le message libérateur à l’égard de toutes les servitudes, qui permettra à l’homme d’accéder à la connaissance de la nature (c’est-à-dire de Dieu) par le rapport de causalités qui donnent à chaque être sa spécificité.

    Esprit clairvoyant et bon français, Pontus de Tyard « homme de bien non factieux, mais autant désireux du repos de cette province que de mon propre salut» prône une forme de « catholicisme réformé » comme religion d’Etat, à même de réconcilier catholiques et protestants en engageant une politique de conciliation. Car Tyard n’adhère pas aux thèses de Calvin ou de Luther, restant un fervent catholique mais combattant avec force conviction l’obscurantisme religieux. Ce qu’il souhaite, c’est une réforme en douceur, prenant en compte la grandeur du Dieu chrétien et sa bonté.

    Ennemi des modes de pensées rétrogrades qui dominent son siècle, et des luttes intestines qui ravagent son pays, Tyard n’est pas à l’abri des attaques et vexations de toutes sortes fomentées par ses adversaires religieux. Profondément croyant, il se montre, non sans courage, le plus fidèle soutient à Henri de Navarre. Son attachement au futur  monarque en qui il voit l’homme providentiel apte à rétablir un état de concorde au sein du pays, et le dévouement si absolu qu’il témoigna à la personne d’Henri III, ne pouvait qu ’éveiller contre Pontus l’animosité des ligueurs. De retour à Chalon, l’évêque trouva la grande majorité de son clergé, spécialement les Carmes et les Jésuites du Collège, aux côtés de la Ligue, et sa ville gouvernée par L’Artusie, un officier du Duc de Mayenne, frère cadet d’Henri de Guise. Hier siège d’une vie littéraire féconde, animée d’un esprit de tolérance incontestable, Chalon est devenue en peu de temps le point central de la révolte en Bourgogne.

     Loin de sa ville épiscopale, Tyard ne peut plus tenir ce rôle de bon pasteur qui lui sied tant d’ordinaire. Comment dès lors concilier sa charge d’évêque et le salut de ses fidèles, avec la légitime conception de la pensée personnelle lorsque sa propre autonomie et sa liberté d’entreprendre est annihilée par une violence aveugle? Déçu et fatigué, il se résoud enfin à renoncer à sa fonction religieuse, demandant la faculté de résigner son évêché en faveur de son neveu Cyrus de Tyard, alors chanoine et grand archidiacre de la cathédrale de Chalon. Reclus dans la salle d’arme du château de Bragny reconvertie en une riche bibliothèque, Pontus coule en ce sanctuaire des Sciences et des Lettres une existence intellectuelle qu’il espère quiète et féconde, dans l’attente de l’approbation papale de son acte de résignation.

    Or, loin de faiblir, le fanatisme des ligueurs envers Tyard ne cesse de s’affirmer. Car celui qui est de facto au service de Dieu, n’est certes pas en servage auprès des hommes. Dans ce contexte de luttes bourguignonnes, le bon pasteur s’efforce, avec la plus grande difficulté, de concilier catholicisme, esprit de modération et fidélité monarchique. Mais la partie est loin d’être gagnée. Tandis qu’en juin 1591 L’Artusie tient les habitants de Chalon et de la périphérie sous sa sujétion (le château de Champforgeuil est dévasté), les troupes armées du seigneur de Royant investissent le village de Bissy et, en guise d’affront, pillent la demeure natale de Pontus, n’oubliant pas au passage de ravager les terres de cette douce seigneurie. Pour autant l’importance politique de Tyard et son influence à auprès du régent est toujours perceptible. Cependant que certains n’acceptent aucunes compromissions avec les protestants, promettant même le bûcher aux hérétiques, Tyard proclame à l’envi qu’avant d’être prêtre catholique, il était prêtre chrétien, et qu’avant d’être romain, il était français. Il démontre en fait qu’en toutes circonstances, il sait garder la tête haute et l’esprit clairvoyant. S’il existe des hommes qui choisissent leur destin, on peut dire sans hésitations aucunes que le seigneur de Bragny fut choisi par le sien. Or ceci ne doit pas nous détourner de la préoccupation première de Tyard. Apôtre de la tolérance et de la charité, qualités peu communes en ce siècle dénué de vertus, Pontus s’efforce avec constance de se conformer à la loi chrétienne, et de ramener à plus d’humanité ceux dont l’esprit embrumé est la proie du démon de la violence et de la persécution. Il ne fait alors aucun doute pour Tyard que l’espoir est dans la rédemption, dans une coexistence pacifique entre les partis religieux incluant des concessions mutuelles, et dans l’acceptation de la liberté de conscience pour tous. Mais l’heure n’est pas encore aux réjouissances, loin s’en faut. Pour autant cette aspiration à la paix, point d’ancrage de la philosophie pontusienne, cette réelle affliction devant les victimes de la guerre, cette passion viscérale pour la loyauté, ne sont-elles pas le fondement de la pensée moderne?

    S’il vit désormais retiré dans sa demeure de Bragny, Pontus de Tyard n’en demeure pas moins pour les ligueurs une personnalité génante à abattre, non pas physiquement certes, ce qui causerait des remous d’une portée incalculable,  mais bien politiquement. Car, éminent personnage, il est de tous temps celui vers qui les plus grands seigneurs, les spécialistes en toutes sciences se tournent, afin de quémander conseils dans la conduite de leur vie spirituelle. J’en veux pour preuve l’acte de pénitence et d’humilité initié par le futur Henri IV qui, désireux de sauver la capitale (« Paris vaut bien une messe »!), décida d’abjurer le protestantisme et de se convertir au catholicisme. Si le roi céda avec pragmatisme aux injonctions et conseils de ceux qui « ... lui battaient ordinairement les oreilles qu’il fallait épouser la couronne de France à la messe, & non ailleurs », il souhaite être instruit de la religion catholique par le membre de l’Eglise le plus représentatif  de son époque, par celui dont la tempérance était exemplaire, à savoir Pontus de Tyard. grande marque d'estime à l'égard de l'oecuménisme du seigneur de Bragny s'il en est. Dans une missive officielle, Henry de Navarre écrit à Tyard qu'il souhaite «recevoir instruction au plus tôt sur le différent dont procède le schisme qui est en l’Eglise. Ayant à cette fin avisé d’appeler un nombre de prélats & docteurs catholiques, qui soient accompagnés de probité & prud'homie, n’ayant principalement point d’autre zèle que l’honneur de Dieu (...), & qu’entre les prélats & personnes ecclésiastiques de mon royaume, vous êtes l’un de ceux desquels j’ai cette bonne opinion; à cette cause je vous prie de vous rendre en cette ville près de moi afin de m'instruire sur la manutention de la vraie religion. ». D'ailleurs, n’a-t-on pas dit, à propos de son influence réelle sur Henri IV, que « c’est au plus grand évêque de Chalon que la France a dû le meilleur de ses roi » ?

     Devant le déferlement des succès royaux, l’attention se relâcha nettement autour de Tyard, ce qui lui permit, au matin du 4 ju in 1595, d’aller en toute sérénité accueillir le régent à son entrée dans la ville de Dijon, afin de le féliciter pour sa victoire définitive de Fontaine-Française, consécutive à la double reddition de Beaune et de Tournus.
Conscient que la récente redistribution des cartes lui était défavorable, le duc de Mayenne eut l’intelligence de ne pas prolonger inutilement le conflit. Il se soumit donc au roi, et signa enfin, le 23 septembre 1595, la trêve de Taisey, une cessation d’armes générale « pour le temps & espace de trois mois. » Le travail en sous-main de l’habile Pontus pour mener à bien cette tractation est indubitable. On sent l’empreinte de l’homme d’Eglise dans tous les points du traité. Il est alors dans la digne tradition de la pensée pontusienne dont l’humanisme n’est désormais plus à prouver. Il faut reconnaître qu’une fois de plus, s’il ne fut pas l’instigateur direct d’un événement, Tyard aura participé activement, avec un certain enthousiasme mêlé toutefois de prudence, à l’histoire de France. Il aura par contre été, au cours de sa vie, la clé de voûte de tout un édifice, moral, politique et religieux.

4. Une vie vouée à la postérité

     Bon an mal an, Pontus de Tyard aura finalement vécu quatre vingt-quatre longues et fructueuses années. Doté d’une santé peu commune, il aura donc franchit le XVIe siècle avec sagesse et bonhommie, faisant fi de toutes les agressions physiques et intellectuelles que la vieillesse dispense inexorablement.. C’est donc avec force sérénité qu’il se disposait à rejoindre ses amis dans le sommeil de la mort, et c'est finalement l’âme libérée du poids de l’existence, le cœur allégé d’innombrables tourments, que Tyard s’endormit d’un sommeil éternel pour ensuite naître à la mort, le 23 septembre 1605. Hasard du ciel ou clin d’œil du destin, c’est lors d’une éclipse de soleil que mourut Pontus. L’astre solaire aura ainsi voilé sa face devant la dépouille mortelle du savant philosophe, appliquant avec justesse la maxime de François de La Rochefoucault qui veut que « le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement ». Si Pontus de Tyard eut amplement mérité de reposer en un lieu où la mémoire et le recueillement aient pu s’exercer sans contraintes, les dernières volontées de l’aède bourguignon furent pourtant respectées à la lettre. Il fut donc inhumé en toute simplicité, sans artifices, « proche du maître-autel, à côté de l’évangile » dans le chœur de la petite église de Bragny-sur-Saône.

    Désormais, le voile est levé sur cette existence peu commune dérobée à l’oubli. Car enfin comment définir le parcours atypique d’un homme de génie? Il s’est révélé par la poésie dans la droite ligne des poètes de son temps, et y a glané quelques succès non négligeables. Il a ensuite évolué logiquement vers l’art de la philosophie, puis a affiné ses talents littéraires à l’étude de l’astronomie, allant jusqu’à devenir un scientifique respecté par ses pairs. Voué à l’Eglise dès son plus jeune âge, moins par vocation que par obligation, il s’adonna pourtant vers la fin de sa vie à la théologie, avec l’habituel sérieux qui le caractérisait. Occasionnellement historien pour raison royale, il fut le serviteur de plusieurs monarques et entreprit alors une carrière politique intense et mouvementée, devenant au terme de son existence l’un des plus ardents défenseurs de sa province, faisant preuve alors d’un patriotisme exemplaire.

    Ecrivain, mathématicien, astronome, homme d’église et personnalité politique au sens le plus noble du terme, voilà qui n’est déjà pas si mal comme carte de visite. Riche et dépouillée à la fois. Il n’est alors a vous, lecteurs, qu’à choisir entre toutes ces étiquettes celle qui éveille chez vous le plus de respect ou d’intérêt. Et se fondre ainsi dans la peau du personnage pour vivre un peu, tout simplement.


(extraits de “Pontus de tyard, ou l’univers d’un curieux” Editions Hérode, 2001-1922,11 €)
avec l’aimable autorisation des Editions Hérode Rue Saint-Antoine, 71240 Nanton