Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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Promenade historique sur la Saône, de Chalon à Verdun

Jean-Pierre-Abel Jeandet - Trois Rivières n° 74


Sommaire Né à Verdun le 17 septembre 1816, Jean-Pierre-Abel Jeandet entame ses premières études de médecine à Dijon et il mène parallèlement de patientes recherches sur le passé sa région natale. L'étudiant est correspondant de la Commission des Antiquités de la Côte d'Or (réorganisée en 1831). À l'époque, la Saône-et-Loire ne compte que deux sociétés d'histoire réservées à quelques notables éclairés : l'Académie de Mâcon et la Société Éduenne d'Autun. Ce n'est qu'en 1844 que naît la Société d'Histoire et d'Archéologie de Chalon dont sera naturellement membre notre Verdunois.
La Promenade historique sur la Saône, de Chalon à Verdun est le premier texte d'une longue série. L'article figure dans l'Album pittoresque et historique de Saône-et-Loire*, ouvrage dirigé par Camille Ragut et publié à Mâcon en janvier 1841. Ce livre – fleurant le romantisme – reflète comme le signale si justement Pierre Lévêque** un « témoignage typique des préoccupations de cette jeunesse aristocratique ou bourgeoise entraînée dans le sillage de Lamartine ». Cette « promenade », publiée en deux parties (1841 et 1842), s'inscrit dans l'actualité de l'époque. L'auteur revient sur « l'annus horribilis » de 1840 avec les inondations à Verjux et l'incendie d'Allerey, ainsi que les nouveaux ponts suspendus de Chauvort et de Bragny, construits en 1837-1839. Ajoutons – A.  Jeandet n'en fait pas mention – que la Saône est en cours d'aménagement par la mise en place de barrages et de digues submersibles. Dans son court avant-propos aux Fragments, A. Jeandet explique sa passion pour l'Histoire locale : « une pensée toute patriotique, l'amour de la terre natale, m'a seule fait prendre la plume de l'Histoire. Puissent nos compatriotes, en considération du motif qui dirige ma plume, proportionner leur indulgence à la faiblesse de mes essais ».
À 25 ans, l'étudiant Jeandet possède déjà de solides connaissances. Il n'hésite pas à puiser et à confronter ses sources dans les archives publiques et privées. L'auteur montre un penchant pour les 16e et 17e siècles comme il le prouvera par la suite. La Promenade laisse percer les sentiments qui animent le jeune homme : patriotisme, soif de liberté bien dans l'esprit des étudiants de l'époque. Ces penchants libéraux l'opposent naturellement à la monarchie de Juillet : il sera un fervent républicain***... Nous avons conservé les notes de renvoi de l'auteur auxquelles nous avons ajouté quelques compléments (NDLR).


Si lorsqu' après être arrivé à Chalon, transporté par un de ces légers bateaux qui, semblables à de gigantesques poissons, sillonnent les eaux de la Saône, dans lesquelles ils ont pris naissance et essayé leur force pour la première fois1 ; si alors, encore enchanté par le souvenir de ces charmants paysages, de ces villes coquettes, délicieux et riants tableaux que la Saône, depuis Lyon, a déroulés à vos yeux, vous vouliez par hasard, riche de loisirs, les dépenser à remonter vers la source de cette Saône, marraine bienfaitrice de notre Département, pour interroger ses rives et réveiller leur histoire : souffrez que moi, l'un de ses jeunes habitants, je vous serve un instant de guide, et que, cicerone de ses bords, j'appelle sur eux votre attention.

Cette partie de la Saône qui, depuis Chalon, arrose notre Département jusqu'à sa limite du côté de la Côte d'Or, quoique toujours belle par les terres fertiles, les prairies immenses et les jolies habitations qu'elle baigne, n'offre plus de ces sites magiques et pittoresques tels que ceux de l'Ile-Barbe, de Folies-Guillot, de Couzon. Cependant quelques collines couronnées par de gracieux villages flatteront encore vos regards ; ça et là quelques bouquets de bois, qui ombragent ses ondes, vous montreront combien elle coulait majestueusement au milieu de ces antiques forêts qu'élaguait à peine la serpe d'or du druide, et qu'a coupées jusque dans leurs racines la hache de fer du spéculateur. – Aussi, de Chalon à Verdun, nous ne nous arrêterons que sur quelques points culminants de ses rives, en général découvertes et peu accidentées.

    Vos regards se portent, sans doute, sur ces piles de briques que vous voyez surgir du milieu de la Saône, et qui semble indiquer la place d'un pont ?… Elles ne sont que les restes d'un ancien moulin, dit le Moulin-Bailly* : ruines que le temps et la Saône, qui ont eu tant détruit d'autres, laissent dédaigneusement subsister depuis plus de deux siècles. – Mais, tandis que nous remontons le fleuve, je vais, pour rompre la monotonie de ses rives, les animer par le court récit d'une de ces scènes qui trop souvent les ont ensanglantées, et dont ce lieu même a été le théâtre :

    La guerre civile dévastait alors notre Bourgogne ; tous les liens qui unissaient des villes autrefois amies étaient rompus ; et, qui le croirait ? Verdun, aujourd'hui si uni et si inférieur à Chalon, luttait contre lui avec autant d'avantage que d'acharnement. Par une journée brumeuse de décembre de l'année 1592, Héliodore de Bissy, gouverneur de Verdun pour Henri IV, et brûlant de venger cette ville des maux que les Chalonnais venaient de lui faire souffrir, en sortit avec deux escadrons de cavalerie et un corps d'infanterie, se dirigeant vers Chalon. Des buissons situés entre ces piles et l'Hermitage de Saint-Huruge (Saint-Eusèbe), et qui déjà une fois l'avaient favorisé dans une semblable expédition, lui servent à cacher une partie de sa troupe, tandis que l'autre se montre à découvert. L'alarme est aussitôt donnée dans la ville, et La Poterie, capitaine des chevaux-légers du vicomte de Tavannes, se met à la tête de sa compagnie et marche au-devant des ennemis. Bientôt les deux troupes se rencontrent et en viennent aux mains : mais, chargés brusquement par l'infanterie de Verdun, les chevaux-légers reculent, hésitent et prennent tout à coup la fuite. Le lendemain la garnison et les habitants de Chalon, pleins de tristesse, assistaient, dans l'église des Cordeliers, à une messe de mort que décorait la pompe militaire. Là, une oraison funèbre était prononcée ; c'était celle du capitaine La Poterie : la veille il était tombé mort dans le combat.

    Nous passons maintenant devant Allériot, que je me contenterai de vous nommer ; et après quelques heures de navigation, nous apercevons le beau village de Gergy qui, du haut de sa colline, domine si agréablement sur la Saône. Ce village, dont les habitants ont contribué, par ordre de Gontran, à la construction du monastère qu'il fonda, en 577, non loin des bords de la Saône, dans le bourg d'Ubiliac, aujourd'hui Saint-Marcel, a compté, dans le dernier siècle, parmi ses seigneurs, des hommes d'un mérite distingué. Possédé par la maison de Condé, Gergy passa par acquisition (1655) dans la famille bourguignonne des Languet, à plusieurs membres de laquelle il eut l'honneur de donner son nom. Nous citerons, entre autres, Jean-Joseph Languet de Gergy, archevêque de Sens, qui fut l'honneur du clergé français par son zèle pour la religion, sa conduite et ses connaissances ; Jacques-Vincent Languet de Gergy, son frère, qui, durant plus de vingt ans, fut chargé par Louis XIV de missions importantes sous les titres d'envoyé extraordinaire auprès des ducs de Wurtemberg, de Mantoue, de Parme, à la diète de Ratisbonne, et d'ambassadeur à Venise. Ce fut pour le récompenser de ses nombreux services que le Roi érigea la terre de Gergy en comté (août 1706). Enfin, Jean-Baptiste Languet, curé de Saint-Sulpice, célèbre à juste titre, non pas seulement par les ingénieux expédients qu'il employa pour construire la belle église de Saint-Sulpice2, mais par son esprit, et surtout par une inépuisable charité à secourir les malheureux. – Dans une belle disposition, sur la rive droite de la Saône, était l'ancien château, dont une jolie maison usurpe aujourd'hui et le nom et la place.

    Nous, qui avons voué un culte aux infortunes du pauvre et aux humbles ruines, qui délaissons les orgueilleuses capitales pour le village ou la modeste cité, pouvons-nous refuser un souvenir, un regard compatissant et une parole de consolation à ce village situé en face de Gergy, – Verjux, que l'inondation de 1840 a enveloppé parmi ses trop nombreuses victimes !… Sa position dans un lieu bas, sur le bord de la rivière, encaissée du côté opposé par la colline de Gergy, l'a souvent exposé à de semblables désastres, et aux ravages des gens de guerre que l'on faisait autrefois voyager par eau, afin de les pouvoir contenir plus facilement. Témoins de son infortune présente, je n'ai pas besoin de vous en entretenir ; mais je veux vous intéresser encore pour lui par le récit d'un de ses malheurs passés. Image fidèle de l'état déplorable dans lequel gémissaient nos campagnes, livrées, soit pendant la paix, soit durant la guerre, à la barbarie et à la rapacité d'une soldatesque indisciplinée, voilà ce récit pur et simple, et dans le style de l'époque, auquel nous ne changerons pas un mot, dans la crainte de l'affaiblir :

« Oultre l'entière perte de leurs bledz froment et seigle par les inondations des rivières et rigueurs de l'hyver dernier, les habitans du village de Verlux et le Mont3 ont soubstenuz les 23 et 24 de juin dernier (1622) les logementz d'un grand nombre de gens de guerre Lansquenetz conduictz par M.r le duc d'Alvins. Lesquelz gens de guerre ne se sont seulement contentez des couverts qu'ils heu audit Verjux et le Mont, et de la nourriture que les habitans ont fournis selon leurs petitz pouvoirs, mais ont exercé et commis une infinité de cruaultéz, battus, oultragés et despouillez leditz habitans, leurs femmes, et aultres, leurs domestiques, ranconnez iceulx, prins, robez et emportéz leurs meubles, linge et habitz, rompus et briséz en leurs coffres, tables, bancs, chaulitz (bois de lit) et bruslés la pluspart d'iceulx. Comme aussi fait brusler leurs chartz, charrues et harnois, et le tout porté aux batteaux destinez pour leur conduitte sur la rivière de Saosne, abordez en nombre de vingt-huict proche ledit Verjux. Et de plus, se départant des logis desditz habitans, non contentz d'emporter tous leurs meubles susditz, poules, oisons et toutes aultres choses qu'ilz ont trouvez aux maisons, ilz ont mis le feug en une maison et fait brusler icelle et encore tuéz les porceaulx desditz habitans………. Ce qui est un très grand et notable intérest et pertes telles ausditz habitans de Verjux et le Mont qu'ilz ne s'en pourront relever n'y remettre de dix ans ». –

Ces dix années étaient à peine écoulées, que les impériaux, maîtres de Verjux, y faisaient oublier ces ravages par d'autres encore plus cruels**. – Mais hâtons-nous de quitter ces scènes de deuil, pour être témoins de l'activité et de l'intelligence que déployaient ces populations afin de résister ou de remédier aux maux qui les accablaient :

    De fortes digues furent opposées à la Saône ; et les échevins de Verjux obtinrent, en 1371, du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, le droit de condamner les mésusants dans les bleds, prés communaux et sur les levées, à une amande applicable aux réparations et à l'entretenement de leurs levées, et de faire appeler à cors et à cri public, par tout le village, pour venir travailler auxdites levées, dans le cas nécessaire.

    Verjux possédait anciennement une Confrairie et Aumosne, destinée au soulagement des pauvres. Tels étaient les fruits de cette charité chrétienne, qui laisse encore si loin derrière elle notre fastueuse philanthropie. Mais écoutons, dans une déclaration des biens que possédait cette Ausmone en 1464, écoutons Estienne Loubert, Jehan Moroillon et Perenin Fatie, eschevins et habitants de Vergeul, nous dire, avec le naïf langage du temps, l'emploi de ses revenus, et implorer pour la part du pauvre les ménagements des gens de la Chambre des Comptes :

« … Or est ainsi, honorés sieurs, que aucune chose n'a esté trouvée faisant au prouffit de ladite Aulmone, simplement de ce qui est contenu es ditz articles. Lesquelles chose se vendent annuellement aux plus offrans et les deniers que l'on en trouve se distribuent en argent. Messieurs, considérant que la chose est pieuse et charitable, nous lesditz eschevins pour et en nom desditz habitans, vous supplions qu'il vous plaise de nous traitter en ce cas le plus gracieusement que faire se pourront bonnement, et nous et lesditz pouvres esqueulx se distribuent lesdites aulmosnes prieront Dieu pour Monseigneur et pour vous… ».

    Notre surprise est bien grande, sans doute, à la vue d'un village possédant en lui-même, à une époque que nous taxons de barbarie, les moyens de parer aux calamités publiques ou d'en secourir les victimes ; tandis qu'en notre âge, dont nous faisons sonner si haut la civilisation, il lui a fallu mendier au loin des secours, que personne sur les lieux n'avait le pouvoir ou la mission d'accorder

* * *
   
Nous poursuivons notre voyage, que nous avons interrompu un instant pour contempler une des victimes de la fureur de la Saône. A la voir maintenant embellir et fertiliser les contrées qu'elle parcourt, à la voir se promener nonchalamment et sembler hésiter de quel côté elle dirigera son cours, qui croirait que, naguère, devenue furieuse et dévastatrice, sortant de son lit, dans lequel elle dormait trop à l'aise, et qui, tout à coup, ne put plus la contenir, elle alla, se transformant en une mer immense, porter la désolation, la disette et la mort là où elle avait répandu l'abondance et la vie !… Et pourtant, depuis tant de siècles qu'une nombreuse population borde ses rives, par combien de désastres semblables la Saône ne lui a-t-elle pas fait payer ses bienfaits ! Combien nous pourrions compter de pareils malheurs, à partir seulement de celui qui s'accomplit en l'an 5834 jusqu'à celui dont l'année 1840 vient d'être témoin !

Nous voilà arrivés en face de Chauvort dont vous admirez le pont vraiment suspendu, remarquable par l'élévation de ses obélisques, par sa légèreté et sa hardiesse, mais que vous regrettez, comme moi, de voir jeté au hasard sur la Saône, tandis que sa place était si bien marquée vis-à-vis de cette belle allée de peupliers qui vient aboutir sur l'autre bord de la rivière*. – Chauvort, simple port, à qui son quai, bordé d'élégantes maisons, donne l'aspect d'une ville, est couronné agréablement par le château et l'église modernes du joli village d'Allerey. Inaccessible à l'inondation, Allerey n'a pu échapper à un fléau non moins destructeur, le feu, qui a consumé cinquante-six de ses habitations ! (Juin 1840)**. Ce malheur récent vient m'en rappeler d'autres plus anciens et entièrement oubliés aujourd'hui ; et si je ne craignais de vous affliger par d'aussi tristes tableaux, je vous montrerais Allerey d'abord choisi comme champ de bataille5, puis devenu le quartier-général de l'armée des farouches Ligueurs assiégeant Verdun ; enfin réduit en cendres, ainsi que Chauvort, par les ennemis du dehors (1636). Mais mieux vaut charmer vos regards par la vue délicieuse et variée dont on jouit des fenêtres de son château, duquel, peut-être, nous vous reparlerons un jour, et distraire votre esprit en vous apprenant qu'Allerey a été affranchi de la servitude féodale en l'année 1252. Il fut redevable de ce bienfait à Pierre d'Allerey, seigneur de Palleau, fils de Pierre de Palleau, maréchal de Bourgogne, et que nous comptons parmi ces preux chevaliers courant à la conquête d'une terre lointaine, devenue pour eux la terre promise, depuis qu'elle avait été sanctifiée par la naissance, la vie, et surtout la mort de leur Dieu6

L'église d'Allerey, quoique petite et fort peu ancienne (1716), mérite pourtant une mention particulière à cause de son dôme orné de bonnes peintures, que malheureusement l'humidité ne tardera pas à perdre entièrement***.

C'est au port de Chauvort que vient se jeter dans la Dheune, qui, par l'harmonie de ses anciens noms (Doena, Duina), nous rappelle un fleuve voisine du Borysthène****. – Cette petite rivière, sortie de l'étang de Longpendu, point de partage des eaux de notre Département, et qui, grossie de la Bouzeoize, qui rafraîchit la ville de Beaune, du Musain*****, qui traverse celle de Nuits, promène presque inutilement ses eaux, fut sur le point de les voir utilisées lors de la construction du canal du Charollais, qui devait en suivre le cours au lieu d'aller se terminer à Chalon7.

Remarquez-vous comme la Saône est belle et limpide en cet endroit ! Et ne semble-t-elle pas, en quelque sorte, fière de l'hommage qu'elle reçoit du Doubs, ce Pactole8 si souvent impétueux, qui vient de lui apporter le tribut de ses ondes et de lui faire l'abandon de son nom !

Un autre pont suspendu succède bientôt à celui que vous admiriez tout à l'heure, et, toujours sur la même rive, se montre le château de Bragny9, ou plutôt son ombre, vieille masure sans présent, mais non sans passé. Dans ce château, ancienne demeure de la famille de Tyard de Bissy, et que dévasta le feu et le fer des Impériaux (1636), était renfermée la riche et précieuse bibliothèque du savant évêque de Chalon, Pontus de Tyard, que la théologie, les sciences et les lettres se disputent. Ce fut là qu'il mourut (le 23 septembre 1605, à l'âge de 84 ans) en philosophe, comme il avait vécu, et qu'il passa les dernières années d'une vie consacrée à plus d'une divinité ; car le fils de l'Eglise avait été le nourrisson des muses, et ne dédaignait pas le culte de Bacchus10.*

Le château et les trésors littéraires qu'il contenait ne furent pas les seules victimes de la rage destructrice des Impériaux, à laquelle l'humble chaumière du paysan ne put pas même échapper. Tout le village de Bragny fut livré au pillage et à l'incendie. Et ceux de ses infortunés habitants qu'épargna le fer de l'ennemi ne tardèrent pas à succomber à une peste terrible qui ravagea presque toute la Bourgogne.

Quoi ! tant de fléaux sont venus désoler ces rives si riantes, et qu'une Nature marâtre et trompeuse semble favoriser ? – Orgueilleuse fourmi, qui vante ton origine, ton industrie et ta prévoyance ! tes malheurs sont grands, et il est vrai ; mais cesse d'en accuser la Nature, qui, loin de penser à te maltraiter, ne songe pas même à toi ! – Que lui importe, à elle, qu'un filet d'eau, que tu nommes fleuve, grossi par une rosée, vienne couler là où tu avais choisi ta demeure ; qu'une goutte d'eau congelée, détachée du sommet de la montagne, et transformée pour toi en une terrible avalanche, écrase ta maison et toi avec elle, ou qu'une étincelle la réduise en une poignée de poussière ? L'ordre admirable de l'univers a-t-il été un instant troublé ? – Non… La terre elle-même ne s'est point émue ; le soleil n'a pas cessé de dorer ses jours et d'argenter ses nuits ; les saisons n'ont point modifié leur cours ; rien n'est changé, et une autre fourmilière s'élève à la place de celle qui vient d'être détruite. -

Mais ne voyez-vous pas, à votre droite, sur la rive gauche et à quelque distance du fleuve, à travers ces saules touffus et ces peupliers élancés, charmant bosquet que le Doubs prend soin de rafraîchir, et qu'amoureux il semble offrir à la paisible Saône, ne voyez-vous pas poindre ce modeste clocher à l'aspect villageois ? C'est Verdun, le terme de notre route, sur lequel je veux arrêter votre attention, et qui allait passer inaperçu devant vous : Verdun, cette belle châtellenie de nos ducs, laquelle étoit de grant signorie, noblesse et revenue11 ; cette antique baronnie, de laquelle dépandoit plusieurs paroisses et plusieurs beaux fiefs et vassaux, et laquelle avoit des beaux et bons revenus suffisants et capables de maintenir les noms, titre et dignité de comté12 dont la décora Henri IV (1593).

Verdun, aujourd'hui simple chef-lieu de canton du département de Saône-et-Loire, humble et inconnu, malgré le Doubs qui l'enlace de ses ondes, malgré la Saône qui le protège ; Verdun, enfin, à qui l'histoire n'accorda pas une ligne, n'offre rien à la curiosité de l'antiquaire**, rien, si ce n'est lui-même, pour le crayon de l'artiste… Là pourtant se reposa César et ces légions romaines qui, par lui guidées, préludaient, par l'asservissement de Gaules, à celui de Rome républicaine : car là aussi, de tant de gloire et de puissance, elles ont laissé pour monument… des urnes brisées et des cendres que, dédaigneusement, nous jetons au vent… Là pourtant vécurent ces poétiques populations du Moyen-Âge, pleines de foi et de courage. Là aussi le Christ et la charité eurent leurs temples élégants et majestueux, et la féodalité de son château gothique.

Mais les ravages de la guerre et les fureurs des hommes n'ont rien laissé sur ce point de notre sol tant de fois dévasté ; rien, pas même des ruines pour nous indiquer des faits dont le temps a effacé les traces et presque fait perdre le souvenir. Cependant, interrogeant avec soin ce grand livre de l'histoire, dont les feuillets, déchirés ou dispersés par le temps, sont encore à réunir, nous essaierons d'arracher à un injuste oubli Verdun, digne enfant de notre Département, et l'un de ses premiers nés ; et, narrateur, sinon élégant, du moins fidèle, exhumant le passé, nous vous ferons assister à quelques épisodes de sa vie d'autrefois ; nous réédifierons, pour ensuite les voir crouler avec fracas ou tomber en ruines, ses murailles et ses tours crénelées, son gothique châtel et ses clochers aigus.

J.P. Abel JEANDET
Étudiant en Médecine ; membre-correspondant
de la Commission des Antiquités de Côte d'Or.