Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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La séparation des Églises et de l’État

Laurent Gourillon - Trois Rivières n° 65


Sommaire
    Il y a 100 ans, le 9 décembre 1905, était adoptée la loi de la séparation des Églises et de l’État. La loi, qui abroge le Concordat de 1801 entre Bonaparte et la Papauté, "assure la liberté de conscience" et garantit le libre exercice des cultes" et met un terme à un quart de siècle d'affrontements violents entre le parti républicain et l’Église catholique pour contrôler les consciences.
Désormais, la religion entre dans le droit privé: les ministres du culte ne seront plus salariés par l’État et des associations géreront les biens religieux, après inventaire. Les communes conservent cependant la nue-propriété des édifices. L’Église s’apercevra peu après que cette loi lui procure une grande indépendance. Sur le moment, des régions protestent si vigoureusement que l’État envoie l'armée (Ouest, sud du Massif Central, etc.).

Qu'en est-il dans le Verdunois ?

    Au printemps 1905, les catholiques pétitionnent pour le retrait du projet, le maintien du Concordat et le tenue d'un référendum. Dans le Chalonnais, ils sont soutenus par le quotidien modéré Le Courrier qui publie plusieurs éditoriaux. Son concurrent anticlérical, Le Progrès ouvre ses colonnes, dont sa chronique locale, aux "partisans de la séparation". Les "piques" entre les deux journaux sont légions. Le Progrès ironise sur le faible impact des pétitions et blâme les pressions exercées pour obtenir ces paraphes. Le texte d'un "libre penseur" (sic) de Mont-les-Seurre dans Le Progrès du 15 avril restitue 'acrimonie régnant entre les partisans et adversaires de la "séparation" :


La campagne des pétitions fait un grand bruit et occupe tout le monde. L'audace des cléricaux est inouie. Notre bon curé n'a sans doute pas trouvé un seul homme pour faire signer la fameuse pétition,car il a recruté deux enfants du catéchisme proposés à la première communion pour faire la corvée. Ils l'ont commencée dimanche en débutant chez le maire qui leur fit un accueil plutôt froid, tout en les invitant à repasser après leur tournée, afin de causer de la légalisation des signatures recueillies.Ils les attend toujours. Malgré que plusieurs bigotes aient signé pour leurs maris absents, le curé, paraît-il, n'est pas satisfait du petit nombre de signatures obtenues, même après une deuxième tournée, principalement chez les parents qui ont des enfants se présentant à la première communion. Si partout on agit comme chez nous, le curé trouvera du déchet dans les pétitions.


    Le Progrès s'indigne surtout des pressions exercées auprès des femmes. Un " vieux démocrate" (sic) de Verjux s'en fait l'écho le 14 avril: on apprend que des pétitionnaires seraient aller visiter les ménages en l'absence du mari pour "avoir plus d'influence sur la femme" ! Toujours la vieille méfiance envers les femmes, soupçonnées d'être plus perméables à la religion...

    A Verdun, l'archiprêtre défend le Concordat en organisant trois conférences dans l'église. Ces initiatives irritent au plus haut point le docteur Larcher. Le 21 avril, cet anticlérical farouche contredit dans Le Progrès les propos du curé qui aurait comptabilisé 1800 signatures dans le canton. Et l'auteur de rappeler que ce chiffre fantaisiste eu égard aux résultats obtenus par les candidats radicaux (75 % des voix) dans le canton aux législatives de 1902... La campagne de pétitions s'éteint à la fin du printemps à l'approche du vote du Parlement. D'autres surgissent:


Verjux - Dimanche dernier, notre bon curé a privé notre jolie commune de pain bénit. Comme il est d'habitude, chaque ménage donne, à tour de rôle, le pain de paix qui se distribue le dimanche. Dimanche dernier, c'était le tour d'une pauvre femme de l'offrir. Elle n'y manqua pas, mais elle oublia, la malheureuse, de mettre sur la table à pain bénit la petite pièce de 50 centimes qui doit accompagner la brioche. Or donc, M. l'officiant, au moment voulu par les saints canons, s'approcha de la table, le goupillon à la main, pour bénir le gâteau. Brusquement, il fit demi-tour, sans laisser retomber son goupillon et les fidèles présents à l'office durent se passer du pain bénit traditionnel. Que s'était-il donc produit pour expliquer une pareille pénitence imposée à toute la paroisse ? Tout simplement ceci: la brave femme avait oublié de mettre les 50 centimes obligatoires à côté de la sainte miche. Et voilà pourquoi Verjux s'est passé de pain bénit, dimanche dernier ! Il est à présumer que notre bon curé se montrera moins exigeant sous le régime de la séparation, ce qui procurera aux fidèles le plaisir de se substanter, chaque dimanche, avec le pain bénit de la société culturelle - Un partisan de la séparation (Le Progrès, dimanche 23 juillet)


    En 1906, la dévolution des presbytères s'opère facilement dans le canton, comparée à d'autres secteurs. En effet, comme le note C. Bonnot (1), " les communes ont réglé le problème des locaux selon leurs convictions. La maison peut être louée par le curé (Pourlans, Gergy....), par les paroissiens (Allerey, Saint Gervais), par un grand propriétaire (Toutenant, Allerey). Elle peut-être aussi prêtée par un habitant (Ciel)". Cette loi emblématique ne rencontre guère d'échos ans notre canton, indifférent à la religion dès la Révolution et surtout à partir des années 1840 (2).


Notes :
 
(1) Christiane Bonnot, Le canton de Verdun,1871-1914,Mémoire d'Histoire, Université de Bourgogne, Dijon 1976.
(2) L. Gourillon, Heurts et malheurs du clergé, Regards sur le XIXe siècle, Trois Rivières n°60/2003