Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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Les tuileries verdunoises

Maurice Carlot - Trois Rivières n° 26


Sommaire
    Dans ses "Essais historiques" sur Verdun-sur-le-Doubs, parus en 1911, C. Perrier, alors enseignant à Verdun, constatait la régression de l'activité des tuileries locales. Ainsi, en 1839, 25 bateaux de tuiles et de briques verdunoises étaient chargés pour Lyon ; en 1911 il n'y en eut que trois. En effet, pendant plus de quatre siècles et jusqu'en 1914, les tuileries sises sur le territoire de Verdun même, ont connu une grande prospérité grâce à la qualité exceptionnelle de leurs produits de teinte jaune pâle caractéristique.


  Jusqu'au XVe siècle on avait utilisé pour la construction locale des matériaux provenant des tuileries seigneuriales situées sur le coteau de Ciel. Là le terrain contient de l'oxyde fer qui confère aux matériaux une couleur rouge. L'une, celle de Vaux, près du Chapot, est mentionnée en 1344, dans le partage de la seigneurie entre Jean et Eudes de Verdun ; l'autre, celle de Vaulvry, est mentionnée en 1374, dans une charte franchise.

     C'est pourquoi la majorité des caves voûtées du vieux Verdun ont survécu aux maisons sus-jacentes en briques rouges ou en torchis et à pans de bois entrecroisés. La plupart ayant été détruites pendant les guerres.

     En briques rouges aussi étaient les anciennes fortifications du XIIe siècle du bourg ou "enclos", de même que l'ancien Hôpital Saint Jean datant de 1374. En témoignent leurs fondations fréquemment mises à jours lors de travaux. Seuls les hôtels particuliers et l'église étaient couverts de petites tuiles rouges. Les maisons plus modestes étaient couvertes en chaume ou en lames de bois ou "essaules". D'où les grands dangers d'incendie.

     Au cours du XVe siècle les matériaux rouges ont été remplacées par les matériaux jaune pâle, fabriqués dans de nouvelles tuileries installées sur le territoire de Verdun même.

     L'abbé Courtépée, dans sa "Description particulière du Duché de Bourgogne", en 1779, écrivait :

     "La tuilerie verdunoise, fort renommée, paraît avoir été la première en Bourgogne. Tous les anciens châteaux de la province, les hôtels de Dijon, à Beaune, à Chalon, étaient couverts de cette tuile, même ceux de Lyon et de villes voisines du Rhône. Elle mérite, en effet, la préférence, soit par la fabrique et la cuisson, soit par la qualité de sa terre, supérieure à toutes celles des autres tuileries établies depuis peu. Elle est blanche, à moitié d'un sable très fin, vitrifiable, ce qui fait qu'elle est plus dure, plus serrée, plus sonore que les autres, elle est même électrique".

En 1779, 12 tuileries employaient 120 personnes.

    A l'aide d'un plan du XVIIIe siècle et du cadastre de 1836 à la Mairie de Verdun, il a été possible de situer l'emplacement de 10 d'entre elles, plus ou moins contemporaines les unes des autres, sur le plan d'ensemble, ci-contre.

- N°1 : Chemin de la Carotte
- N°2 : entre la rue des Cordiers (avenue du Pont National) et la rue Chaude (rue de Beaune). M. Légey en était propriétaire. En attestent les empiètements sur ces deux rues, reprochés à cet homme de loi (à l'emplacement de la parqueterie actuelle)
- N°3 : au sud de la rue des Cordiers, la tuilerie Grozelier. Elle a fonctionné jusqu'en 1914. Ce fut la dernière. Elle a été remplacée par une scierie, puis par le magasin des Ponts-et-Chaussées.
- N°4 : Entre la rue de Verjux et la rue des Vaches (rue Neuve)
- N°5 : Entre la rue des Vaches et la rue de Ciel.
- N°6 : Près de la précédente, de l'autre côté de la rue de Ciel.
- N°7 : Au sud de la rue des Tuileries (rue du Moulin). A l'ouest et à côté de l'emplacement de l'ancien moulin.
- N°8 : Près de la précédente.
- N°9 : Entre la "vie de Chalon" et la rue de Verjux. Ce chemin a été en partie supprimé depuis la construction de la ligne de chemin de fer. Il existe encore de l'autre côté de la ligne et se dirige vers Saint-Maurice.
- N°10 : Creux Carillon. A l'emplacement de la tuilerie Carillon détruite en 1734, lors d'une inondation.

  Le fonctionnement de ces tuileries était assuré par des journaliers et des maîtres-tuiliers. Ces derniers n'étaient pas forcément propriétaires. Les propriétaires pouvaient être des particuliers exerçant une autre profession. C'est qu'expose si bien Hélène Joannelle dans son mémoire "Verdun-sur-le-Doubs à la fin de l'Ancien Régime".

     Le faubourg Saint-Jean avait été édifié peu à peu au cours des siècles sur 4 à 5 mètres de remblai en prévision des inondations. Les tuileries, situées en contrebas, dans une zone autrefois inondable, étaient protégées par la grande levée du Doubs.

     La terre était prélevée à proximité dans la couche alluviale de limon, mélange d'argile et de sable fin, déposée par les rivières dans la vallée qu'elles ont creusée au pied des coteaux tertiaires de Ciel et de Bragny. Après avoir enlevé l'humus, on extrayait la terre de surface, sur un ou deux mètres. On la transportait à la tuilerie à l'aide d'un tombereau traîné par un cheval. On l'entreposait sous abri. L'extraction se faisait au commencement de l'hiver. Le gel puis le dégel favorisaient le pétrissage ultérieur, autrefois par un homme à pied, plus récemment par une meule verticale, roulant en rond autour d'un axe, mue par un cheval. Après humidification, la terre était apportée au mouleur. Celui-ci assis devant une table, avec beaucoup de dextérité, à l'aide de moules en bois ou en fer, façonnait cette terre préparée pour obtenir, après le retrait de la cuisson, des petites tuiles plates (15cm/19cm), des tuiles creuses ou "canale" ou "tiges de bottes" (38cm), des pavés carrés (15cm/15cm), des pavés rectangulaires, des pavés hexagonaux ou "cariches", de grands carreaux (30cm/30cm), des briques ordinaires (30cm/15cm/3cm), de grosses briques (31cm/15,5cm/6cm), telles qu'on peut en voir au niveau d'un rempart du XVIe siècle, servant de soubassement à un et maison et à un passage dominant le Petit Doubs, à gauche en entrant dans le vieux Verdun. On procédait ensuite au séchage, sur des claies dans un hangar bas et bien aéré, pendant plusieurs semaines. La cuisson avait lieu dans un four en forme de tour carrée de dix mètres de haut environ, surmontée d'un toit à quatre pentes au ras duquel se trouvaient deux ouvertures opposées, pour la fumée. Intérieurement, au-dessus d'un foyer alimenté par deux ou trois gueulards et à voûte perforée, se trouvait une sole horizontale en brique, de trois mètres de côté, elle aussi perforée pour le passage de la chaleur qui s'insinuait ensuite entre les matériaux qu'on avait introduits par une ouverture latérale qu'on bouchait provisoirement avec des briques. Méthodiquement les tuiles étaient mises sur champ, les pavés et les briques à plat, sur une hauteur de 3 mètres environ. Au-dessus, on mettait les briques à plat. On chauffait avec des fagots et les dernières années avec du charbon. On cuisait à 800 degrés. La cuisson durait 5 à 6 jours, le refroidissement de même. Une fournée produisait 30 000 unités environ. Il y en avait 5 à 6 par an, par tuilerie, au XVIIIe siècle.

     Les matériaux en terre cuite étaient souvent fabriqués sur commande. Ainsi, dans un extrait du minutier de Maître Belot on peut lire, datant de 1635, qu'à la demande de Claude Canot de Lyon, Itasse Lambert, tuilier à Verdun s'engage à fournir des tuiles plates et des "couppes" (dans doute des tuiles creuses), des pavements qui seront livrés au Port Lapierre (archives du G.E.H.V.). Il est ajouté que le personnel est nourri. A noter que le soir, après la "veillée", les journaliers emportaient un "jaron de fagot", c'est-à-dire une grosse branche. C'était l'usage…

     Occasionnellement les tuiliers verdunois, au XVIIIe siècle ont fabriqué de gros carreaux rouges avec de la terre provenant du bas de Vaux. Il faut citer les tuiles Robert, trapézoïdales et à rebord, qui ont été fabriquées à la fin du XIXe siècle. Quelques maisons de la région en sont encore couvertes. C'est en grande partie à Verdun même que les briques jaunes ont été utilisées. Ce sont les pavages et surtout les tuiles plates et creuses qui ont été exportée dans la région et dans les pays riverains de la Saône, voire même du Rhône.

     Dans les régions dépourvues de voies navigables, les livraisons se faisaient à l'aide de chars à quatre routes traînés par des chevaux. Si possible, elles se faisaient par bateaux, entre autres par les "cadoles", bateaux d'une trentaine de mètres aménagés à l'arrière pour loger les convoyeurs et halés par deux chevaux. Les produits tuiliers étaient déposés dans les ports de Verdun : soit au Port Lapierre, en amont de Verdun, entre la levée et le Doubs, soit au port dit des Bordes, à l'emplacement de la culée du pont du même nom, côté Verdun, à proximité du bac.

     Le port actuel de Verdun date de 1866.

     Au retour les voituriers ou les bateliers rapportaient des marchandises, en particulier de la pierre de Tournus pour les fours à chaux du Pré ou de la Maison Blanche. Deux fois par an les cendres, provenant des tuileries, étaient vendues. Elles étaient entreposées sur la Place des Cendres qui se trouvait entre la rue Boiret et la levée du Doubs, à l'emplacement de constructions modernes. Elles étaient vendues au seau pour faire la lessive. Les rebuts, briques ou tuiles défectueuses étaient vendus principalement pour faire des murs de clôture.

     Que reste-t-il donc, de nos jours de ces tuileries si actives, surtout au XVIIIe siècle ?

     Aucun bâtiment ne subsiste. Par contre, si l'on creuse à leurs emplacements, à quelques centimètres on trouve des quantités considérables de débris de tuiles, briques, pavés, fort gênant pour établir des canalisations, voire même pour planter. Aux alentours, certaines parcelles de terrain paraissent plus basses que les parcelles voisines. Ce sont d'anciens terriers ou carrières, là où l'on a enlevé la terre de surface. Il en est ainsi au lieu dit "La Creuse", près des dernières maisons de Verdun, en allant à Verjux. Mais si les tuileries ont disparu, leurs produits, autrefois jaune pâle, parfois légèrement orange, abondent à Verdun. Sur les toits, plus ou moins gris foncé, si la pente est rapide ce sont les petites tuiles plates à raison de 66 au mètre carré, si par contre la pente est modérée, ce sont les tuiles creuses dont l'alignement crée des ondulations pittoresques. Verdun est le point de rencontre entre les toits du Nord et ceux du Midi. Les murs des maisons sont en briques jaunes auxquelles se mêlent souvent des briques rouges, plus anciennes, récupérées. Il en est ainsi de la tour de l'ancien Hôtel de Gadagne, quai du Doubs.

     L'activité tuilière verdunoise semble avoir été au maximum aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il y eut alors une grosse demande de briques, tuiles, pavages. A Verdun même il fallait construire. L'église, l'hôpital Saint Jean et beaucoup de maisons avait été démolis lors du siège de 1592. Plusieurs maisons de la Grand'rue, de la rue de la République, de la place Saint-Jean datent du XVIIIe siècle, ou plutôt furent rénovées à cette époque, les façades principalement. On évitait de toucher aux murs mitoyens : beaucoup encore actuellement sont à pans de bois. Un peu partout le chaume et les "esseules" avaient été remplacés par des tuiles. Mais peu à peu la demande diminua. Une tentative de modernisation avec les tuiles Robert échoua. Les tuileries artisanales disparurent. On les a presque oubliées. Et pourtant, que de souvenirs visibles elles nous ont laissés. Ne serait-ce que les tuiles autrefois jaune pâle devenus grises avec les années. Maints toits bourguignons sont recouverts avec élégance de petites tuiles plates. Au sud de Verdun, les tuiles creuses se voient sur certains toits des pays des bords de Saône, tels que ceux du vieux Lyon.

     A Verdun même, la juxtaposition de toits en forte pente à petites tuiles plates, de toits moins inclinés à "tiges de bottes", de toits en tuiles rouges modernes mais plus ou moins en pente comme autrefois, d'où émergent quelques tour et le clocher, constituent un paysage pittoresque et familier. C'est pourquoi on aime à s'attarder pour le contempler en détail depuis la levée des Bordes, les bords du Petit Doubs ou le pont de Bragny, avec comme premiers plans nos belles rivières. Cet impact esthétique était certainement voulu par les "tièlers" verdunois.

     Nous les remercions vivement, ainsi que les personnes qui nous ont tant aidées pour évoquer cette grande activité locale et en perpétuer le souvenir.