Groupe d'Études Historiques
de Verdun-sur-le-Doubs
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Un anglais sur la Saône en 1886

Michel Veaux - Trois Rivières n° 40


Sommaire
    Dans le numéro 27 de Trois Rivières" (1985), nous avions fait partager à nos lecteurs le point de vue d'un américain sur la région verdunoise en 1919.
    
    Nous proposons cette fois un autre regard de l'étranger : celui d'un Anglais faisant le récit d'un voyage sur la Saône au cours de l'été 1886, intitulé "A summer voyage"(1).

    L'auteur, P. G. Hamerton (2) qui est marié à une Française, connaît bien notre pays et se laisse parfois entraîner par son lyrisme dans la description  des paysages qu'il a tout loisir d'admirer depuis son bateau.

    Mais ces lettres narratives qu'il adresse à son éditeur londonien présentent un indéniable aspect documentaire. La navigation sur la Saône est bien sûr décrite en détail, la spécialité culinaire régionale, la "pauchouse", n'est pas oubliée, les évènements locaux (l'histoire de Pierre Vaux, la réussite de Mme Boucicaut, la découverte de la rayonne), parviennent, par témoignages interposés, et parfois déformés, jusqu'au pont du "Boussemroum". On sent également que les traces de la guerre de 1870 sont présentes dans les esprits. Après tout, ce n'est que le 16 septembre 1871, quatre mois après la signature du traité de Francfort, que les dernières troupes d'occupation ont quitté le territoire.

    Adepte de la navigation, l'auteur dispose d'un catamaran, l'"Arar", qu'il laisse en permanence à Mâcon. Il connaît bien la Saône de Chalon à Lyon, mais voudrait explorer la rivière plus en amont. Son projet de descendre depuis les sources est abandonné pour des raisons pratiques. Il décide alors de se faire remorquer jusqu'à Corre, limite de la partie navigable, et de descendre au fil de l'eau en faisant des croquis des paysages et en notant ses impressions.

    Après un mois de recherche il déniche un "berrichon"(3).

    De Corre à Saint-Jean-de-Losne, la descente s'effectue en une dizaine de jours, la péniche étant hâlée par un âne. A Saint-Jean-de-Losne il se joint à un train de péniches pour rallier Verdun. Les 45 km sont couverts en une journée, qui fait l'objet de trois lettres qui suivent.






Lettre XXXI

Verdun, 28 juin, fin de soirée

    Dans le train de bateaux, nous étions placés à côté d'une grande péniche belge, ce qui me donna l'occasion d'examiner à loisir ce genre de vaisseaux, auquel je m'intéressais.

    L'espace ouvert au milieu du bateau est recouvert dans toute sa longueur de panneaux d'écoutille si ingénieusement conçus et assemblés qu'ils ne laissent pas pénétrer l'eau de pluie (grâce à des rainures d'écoulement), bien qu'ils soient mobiles et qu'on puisse facilement les déplacer en cas de chargement. Comparée aux embarcations rudimentaires qu'on rencontre habituellement sur la Saône, et dont la forme et la finition n'ont sans doute pas évolué depuis le Moyen-Age, une péniche belge frappe par la perfection de ses détails. Celle-ci se manifeste aussi bien dans le travail soigné des constructeurs que dans le soin minutieux qu'en prennent les bateliers, qui en sont souvent propriétaires. La péniche qui naviguait à côté de nous aurait pu être transformée en maison flottante tout à fait convenable, sans avoir à subir de modifications extérieures.

    Sur l'une des écoutilles, juste derrière la cabine centrale, était posé un modèle réduit de sloop, toutes voiles dehors. "Voilà, dis-je à la femme du marinier, qui me laisse croire que vous avez à bord un petit garçon, bien que je ne l'aie pas encore aperçu". Le visage de n'importe quelle mère se serait illuminé à l'évocation de son enfant, mais le sien, au contraire, refléta la tristesse et la souffrance. "Oui", répondit-elle, "j'ai bien un petit garçon, mais il est malade". J'espérais que cette maladie n'était pas sérieuse et je laissai tomber ce sujet de conversation. Mais l'après-midi même la mère vint sur le pont, tenant dans ses bras un enfant qui n'avait pas l'air d'être en bonne santé. Je lui demandai s'il s'agissait du garçon dont nous avions parlé, mais elle me répondit que non, le visage empreint de la même expression de tristesse très profonde. "Il est plus âgé, il a cinq ans", ajouta-t-elle. J'en conclu que le garçon devait être gravement malade et n'y fis plus allusion, sa mère ne semblant pas en mesure de supporter ce sujet. Ce même soir, alors que nous dînions, elle s'approcha du berrichon et entra en conversation avec le Patron, qui était dans la cuisine. Le ton de sa voix était très triste et, après un moment, elle en donna la raison. "Il nous est arrivé un grand malheur, nous avons perdu notre fils il y a quinze jours". "Quel âge avait-il ? s'enquit le Patron. "Il avait cinq ans". Ainsi, c'était bien à lui qu'appartenait ce modèle réduit, et sa mère, incapable de prononcer le redoutable mot de "mort", m'avait parlé de "maladie". La douleur provoquée par ce genre de calamité n'est pas supportée par tout le monde de la même manière. Dans la même situation, il ne m'aurait pas été difficile de dire "mon enfant est mort", mais je n'aurais sans doute pas supporté la vue de ce modèle réduit à chaque fois que j'aurais ouvert la porte de la cabine. C'est cela, qui aurait été au-dessus de mes forces.

    Il y a une petite tombe, dans le cimetière d'un des villages qui bordent la Saône ou la Meuse, où, soyez-en sûrs, cette péniche s'arrêtera à chacun de ses voyages à venir.

    A l'écluse du Châtelet, nous sommes tombés sur une collection de bateaux si pittoresques que nous avons envoyé à terre M. Pennell pour qu'il puisse les dessiner, ce qu'il fit sous une pluie battante. L'un de ces bateaux était un charmant house-boat de dimension modérée, dont la coque noire était surmontée d'une partie habitacle blanche. L'intérêt que nous portions à ces embarcations nous fit pousser la curiosité jusqu'à risquer un œil à l'intérieur au moment où nous passions devant. C'était une petite demeure proprette, avec plusieurs pièces, bien rangées et bien meublées, résidence flottante de l'amiral des dragues. C'est ainsi qu'il peut inspecter le travail réalisé en différents endroits de la rivière, tout en restant partout chez lui.

    Au Châtelet, les berges s'ornent de maisons pittoresques, aux toits de chaume et de mousse, aux balcons originaux. La marche inexorable du remorqueur privant M. Pennell de la contemplation de ces habitations, je lui promis, pour le consoler, que nous trouverions d'autres toits de chaume sur la Basse Saône, mais je doute qu'ils aient le même charme. Pour lui, ne pouvoir s'arrêter dans des endroits intéressants équivaut à une telle torture que suis parfois obligé de lui faire miroiter des promesses que je sais ne pouvoir entièrement tenir.

    A Seurre, ville relativement importante, les maisons ont un caractère tout différent. En fait, Seurre, ne ressemble à aucune des localités que nous avons jusqu'à présent traversées. On dirait plutôt des maisons anglaises ou hollandaises, avec leurs briques rouges, et certaines, par leur hauteur, sont même laides. Près du pont, s'élève un bâtiment de briques squelettique, flanqué de deux ailes, qui, loin de déparer le paysage, lui donne une sorte de dignité macabre.

    Les armes de cette ville portent une devise en forme de jeu de mots : "Loyale et Seurre". L'histoire de cette ville remonte à l'antiquité romaine. Plus loin, elle se perd dans les brumes. Seurre fut assiégée plusieurs fois au Moyen-Age et deux fois au XVIIe s. La ville ayant pris parti pour Condé contre Louis XIV, le roi, après s'être rendu maître, fit détruire ses fortifications.

    Charnay-les-Chalon, au sud de Seurre, est un des plus beaux villages qui bordent la Saône, en partie à cause du regroupement harmonieux de ses maisons, mais surtout en raison de la richesse inégalée de ses arbres, qui forment des compositions presque classiques. Le terrain a aussi une beauté naturelle, avec des champs en pente douce aux allures de pelouses, et la rivière, avec sa retenue d'eau et son écluse, prend un aspect lacustre. C'est une terrible histoire qui s'est passée dans ce village (NDLR : L'auteur a confondu, "La terrible histoire" s'est passée à Longepierre.), d'après ce que nous a raconté le pilote. Le maire, qui nourrissait une haine envers l'instituteur, avait successivement mis le feu à toutes les maisons du village (ce qui était facile en raison des toits de chaume) sauf une. Il avait ensuite accusé l'instituteur d'être l'incendiaire et l'avait fait déporter. Plus tard, sur son lit de mort, le maire avait avoué ses crimes et l'instituteur, qui était encore en vie, fut déclaré innocent. Il fut bien sûr libéré mais refusa de rentrer dans le pays où il avait subi une telle injustice. On a tiré une pièce à succès de cet incident.

    Entre Charnay et Verdun, nous fîmes un de ces voyages de fin de journée qui peuvent, si la lumière s'y prête, transformer tout en merveilles enchanteresses. C'est généralement l'occasion pour nous, assis tous trois sur le gaillard d'arrière, de savourer la rare beauté de l'heure. Ce soir-là, il n'y eut pas d'effets spectaculaires, mais seulement beaucoup de charme, celui d'un lent déclin du jour sur un paysage gris aux teintes délicates dans une atmosphère de poésie et d'incertitude.

    Avec sa vieille église romaine, ses maisons anciennes, et son petit chemin escarpé menant à la rivière, Écuelles, sur la rive droite, ressemble, de par son admirable composition, aux plus beaux villages italiens. M. Penell déplora vivement que l'impitoyable remorqueur passe sans s'arrêter. Pour le consoler, je lui suggérai d'y retourner le lendemain en barque avec le pilote, mais, en mon for intérieur, je n'encourageais pas cette nouvelle visite de peur que ne se reproduise la déception que nous avions connue à Ovanches. Ce n'est pas un "endroit" qui donne impression, c'est "un endroit lié à un effet particulier". Si les maisons et le paysage perdent l'âme qui leur donnait leur unité, ce ne sont que des squelettes desséchés.

    Dans cette partie de la Saône, les berges sont boisées et abruptes, la rivière fait des méandres et n'est pas très large. Elle s'élargit ensuite et ses rives s'aplanissent.

    Quoi de plus majestueux que le long train de bateaux dans les courbes du fleuve, au crépuscule, glissant sur l'onde argentée, entre les berges sombres et apparemment lointaines, dont le mystère s'épaissit avec la nuit, la mince ligne bleue des collines éclaire faiblement une direction et laissant l'autre dans l'ombre. Une fois passé un chapelet d'îlots indiciblement plats, tristes et désolés, une chaude lumière éclaira le ciel, et quand nous atteignîmes le bassin en amont de l'écluse de Verdun, les étoiles se reflétaient dans l'eau calme. C'est là que le train de bateaux s'arrêta et il ne s'écoula que peu de temps avant que, de la poupe à la proue, le sommeil ne règne sur le "Boussemroum".









Lettre XXXII

Verdun, 29 juin.

    Le premier événement du matin qui suivit notre arrivée à Verdun fut une forte dispute entre le batelier de la péniche belge et l'équipage du remorqueur, en raison d'abord d'une méconnaissance des coutumes en vigueur sur la Saône de la part de cet étranger, puis du seul fait qu'il était étranger.

    Quand un bateau fait partie d'un convoi remorqué, il va de soi que son batelier est libre de rester à bord sans rien faire, mais la coutume qui prévaut sur la Saône veut que les hommes s'aident mutuellement et offrent leurs services en certaines circonstances, par exemple lors du passage des écluses ou du réassemblage du convoi, travail particulièrement dur. Dans ces cas-là, c'est le pilote qui me représente : sa puissance, sa joie de vivre et sa bonne volonté en font un des hommes les plus populaires de la rivière. Mais ce malheureux Belge était resté toute la journée à bord de son bateau et n'y avait même pas accompli les tâches indispensables, au point qu'on avait dû envoyer deux hommes du remorqueur pour retendre les câbles de traction. Il eut l'impolitesse de protester contre une présence qu'il assimilait à une intrusion et d'affirmer qu'il était seul maître à bord, ce qui constituait une erreur technique, le convoi entier étant sous le commandement du capitaine du remorqueur, qui pouvait envoyer des hommes partout où il le jugeait nécessaire. Les deux gaillards qui étaient venus retendre le câble n'étant pas du genre à supporter une rebuffade, ils insultèrent copieusement le Belge, comme on sait le faire sur la Saône, menaçant de le jeter par dessus bord, ce qui d'ailleurs fut à deux doigts d'arriver. Pour ceux qui s'intéressaient aux mœurs primitives, cette scène, expression de la colère et du mépris de robustes individus, dégageait une grandeur homérique qui en faisait un bon sujet d'étude.

    Les deux hommes vinrent à plusieurs reprises travailler à bord de la péniche belge, et je remarquai que lorsqu'ils étaient en contact personnel avec le Belge, la colère retombait, mais que dès qu'ils avaient changé de bateau, elle reprenait de plus belle, et le ton remontait d'un cran. Bien sûr, ils traitaient le pauvre de "Prussien", ce à quoi il répondait, avec plus de témérité que de prudence : "Je ne suis pas Prussien mais Belge. Quant aux Prussiens, ils valent mieux que vous ne pensez. Vous ne connaissez pas les Prussiens". Ces paroles favorables à l'ennemi ne faisaient que jeter de l'huile sur le feu. Pour finir, sa femme eut la mauvaise idée de s'en mêler. Avec le sang-froid qui la caractérisait, elle reprocha calmement aux Français leur grossièreté et leur brutalité. Malheureusement pour elle, elle trouva à qui répondre. L'un d'entre eux, retrouvant son calme, se tourna vers elle et, très maître de lui, délibérément, s'adressa à elle en ces termes : "Qu'est-ce qu'une femme vient faire à bord d'un bateau ? Ce n'est pas la place d'une femme. Votre vraie place est à terre, à la maison. C'est là que vous devriez être, à vaquer à vos tâches ménagères et à élever vos enfants". Sous des aspects rudes, ces hommes avaient bon cœur. Toutefois, ils éprouvaient un réel mépris pour celui qui tirait au flanc, et manifestaient cette hostilité naturelle envers les étrangers qui anime les gens du peuple dans tous les pays.

    Nos bateaux se détachant l'un de l'autre, je fus au regret de ne pouvoir expliquer au Belge l'origine de son erreur. Il faisait partie de ces êtres qui, par malchance, sont dépourvus de cordialité et d'ouverture d'esprit, lacune qui ne pardonne pas sur la Saône, là où précisément le trait de caractère dominant est l'aptitude à offrir franchement ses services et à accepter l'aide d'autrui. Après avoir franchi l'écluse, je fis remorquer le "Boussemroum" dans l'embouchure du Doubs, où il mouilla en cette belle matinée dans une eau claire et verte.

    L'effet d'un lace sur votre imagination dépend de ce que vous voyez,. L'effet d'une rivière dépend de ce que vous savez. Je ne pouvais contempler les eaux du Doubs à Verdun sans penser au parcours qu'il suivait de la frontière suisse jusqu'à Besançon, et de là jusqu'à Verdun. C'est une des rivières les plus agréables de France, mais elle n'est pas classée navigable, sauf de Vougeaucourt (village situé à l'extrême est du département du Doubs) à Dôle, dans le Jura.

    Sur cette distance d'environ 54  miles (82 km), il fait partie du canal du Rhône au Rhin, de la même manière qu'on utilise la Haute Saône, c'est-à-dire que son lit, aménagé, est utilisé chaque fois que c'est possible, et que dans les autres cas, on fait la jonction grâce à des canaux latéraux de liaison. Je n'ai jamais tenté la remontée de Verdun à Dôle, car je ne possède pas les bateaux qui conviendraient (4).

    Le confluent de Verdun est le deuxième en importance, après celui du Coney à Corre, et avant celui du Rhône, à Lyon. A chaque fois il y a doublement du volume d'eau.

    A la jonction du Doubs et de la Saône, se trouve une île charmante, ornée d'une masse de feuillages du plus bel effet. Bien qu'il n'y ait pas grande chose d'autre à voir à Verdun, l'amateur de pittoresque pourrait s'y plaire, ne serait-ce qu'en raison de la vue que l'on a sur la ville depuis cette île, et réciproquement. Et il observerait le contraste entre les deux rivières, la Saône, paresseuse et souvent opaque, et le Doubs, plus rapide, plus clair, plus gai, mais moins navigable.

    Malgré la beauté du site, notre journée fut assombrie par le départ de notre ami le Capitaine qui devait abandonner là notre expédition. Il aurait bien aimé partager notre voyage plus au sud, et avait même fait de gros sacrifices pour rester en notre compagnie jusqu'à ce jour, mais il devait surveiller personnellement la réalisation d'un déménagement.

    Je me dis que pour son dernier déjeuner il fallait qu'il échappe à l'ordinaire du "Boussemroum", et nous partîmes donc à la recherche de la Mère D., dont la réputation parmi les mariniers n'est plus à faire. Nous finîmes par la trouver en train d'écosser des petits pois, à l'ombre.

"Vous êtes bien Madame D. ?", demandai-je, pensant que "Madame" était plus convenable que "la Mère".
"En grande partie, oui", répondit-elle.
"Cette partie nous conviendra pour le moment. Nous aimerions déjeuner."
"Je sais", répondit-elle imperturbablement. "L'inspecteur me l'a dit."
"Voilà qui me surprend. Je ne pensais pas que l'Inspecteur ait pu être au courant de nos intentions".
"Mais", s'écria-t-elle, "vous savez bien que tous ces messieurs doivent déjeuner ensemble, avec les instituteurs".

    En vérité, la Mère D., qui ce jour-là devait accueillir à déjeuner une vingtaine d'instituteurs, s'était simplement imaginée que le Capitaine, M. Pennell et moi-même étions de ces instituteurs. C'était bien la première fois que cela nous arrivait. Cette méprise consolida nos sentiments fraternels et, après qu'on nous eût pris pour des espions, ne put que nous procurer une plus grande estime réciproque.
  
    J'insistai ensuite pour que la Mère D., nous prépare une "Pauchouse", plat qui fait sa renommée. Bien que certains Parisiens le fassent déjà, les Londoniens n'en sont pas encore à réserver par télégramme ces délicieuses pauchouses dont la réputation s'étend tout au long de la Saône comme celle de la "blanchaille" de Greenwich.

    Une pauchouse se compose de différentes sortes de poissons, et se sert avec une sauce épaisse et abondante garnie de croûtons beurrés. C'est un plat intermédiaire entre la "matelote" de la Basse-Saône et la "Bouille-abaisse" de Provence. On n'utilise pas de vin rouge, comme pour la matelote, ni de safran, comme dans la bouille-abaisse.

    On utilise du Bourgogne blanc, qui donne à ce plat une légère teinte dorée et un fumet délicat. La pauchouse fait partie de ces remarquables inventions que l'on doit aux gens du peuple. Ce ne sont pas les cuisiniers ou les gourmets parisiens qui sont à l'origine de la pauchouse, de la matelote ou de la bouille-abaisse. Il y a longtemps que les simples pêcheurs de la Saône et du Rhône les avaient découvertes. Il leur avait suffi, pour rendre immortelles ces découvertes, de différentes sortes de poissons, d'une bouteille de vin, blanc ou rouge, de beurre frais de la ferme voisine, de quelques croûtons de pain, et d'un sens aigu de l'art culinaire (5).

    Nous avons accompagné à la gare le Capitaine, qui partait au train de l'après-midi. Le Patron et le Pilote portaient sa petite malle, et le garçon sa valise. En partant, il eut un mot gentil pour chacun, et tout le monde fut un peu peiné de cette séparation. Franki, en particulier, ne la supportait pas, et quitta la gare avant l'arrivée du train, essuyant ses yeux d'un revers de main. "Monsieur Amandon" (6), me dit le pilote "allez-vous pleurer vous aussi ?" "Pilote", répondis-je "Un Anglais ne pleure jamais. Mais quand je remonterai sur le "Boussemroum" et que je verrai la tente du Capitaine vide, il n'est pas impossible que mes yeux s'embrument".

    Avec le départ du Capitaine, nous avions l'impression que toute l'expédition s'effondrait. C'était l'homme idéal qui avait su aussi bien organiser le voyage que le rendre agréable. Grâce à sa vigilance de tous les instants, j'étais entièrement libre de me consacrer à mon travail, et pendant les périodes de repos, c'était l'ami et le compagnon le plus agréable qui soit. Je ne doute pas que ce voyage lui ait plu. Quant aux difficultés et aux inconvénients de la vie à bord du "Boussemroum", il les écartait d'un sourire.

    "Monsieur Amandon", me dit le Patron quand nous fûmes de retour sur le bateau après le départ du Capitaine, "j'aimais bien vous entendre plaisanter à table avec lui. Vous aviez l'air heureux ensemble, et apparemment, vous vous entendiez bien, et vous saviez toujours trouver le mot qui le faisait rire".

    La possibilité que le Capitaine et moi-même aient pu être en désaccord était si inimaginable que je dus donner au Patron l'impression de ne rien comprendre à ce qu'il me disait, aussi ajouta-t-il, "quel dommage qu'il en aille différemment dans notre cabine".

    Voilà qui ne manquait pas de piquant ! Le Patron se lamentant d'une discorde dont il était responsable. J'en profitai pour prendre la défense du Pilote, tout en le gratifiant de quelque reproche pour mieux faire accepter ma démonstration. J'allai même jusqu'à flatter le Patron en lui faisant remarquer qu'il y avait entre eux une différence d'éducation et que c'était à lui, le mieux éduqué, de tolérer les erreurs des autres. Il admit alors que le Pilote était un homme charmant. Restait à voir comment, demain, il accepterait ses ordres.

    Avec M. Pennell je visitai l'église dont les fenêtres en ogive s'ornaient de vitraux. La nef, au sens de bateau, méritait bien son nom. Réalisée entièrement en bois, chaque doubleau reposant sur une colonne verticale, l'ensemble de la voûte est recouvert de planches. On dirait un bateau retourné, l'abside représentant la proue. Sur l'autel,  se consumaient de nombreux cierges de nombreux cierges, dont la lueur n'arrivait pourtant pas à dissiper les ténèbres de la vaste abside. Quant au silence qui régnait dans tout l'édifice, il n'était perturbé que par le bruit des pages d'un énorme livre, tournées à intervalles réguliers par un prêtre en soutane noire, assis, silencieux, dans une stalle à côté de l'abside. Après le bruit de la vie moderne, ou le simple écho qui nous en parvenait par les journaux, le calme et la solennité un peu surannés de cet endroit étaient bien reposants pour l'esprit.

    Quant nous partîmes pour notre promenade du soir, nous rencontrâmes deux prêtres qui en nous croisant se découvrirent avec politesse, et nous leur rendîmes leur salut avec la civilité qui s'imposait. Quand nous les revîmes sur le chemin du retour, nous prîmes la précaution de les saluer en premier. Nous ne pouvions qu'apprécier cette marque de respect, nous qu'on avait traités de menteurs et d'espions.

    C'était une soirée d'un calme exquis, et, du pont suspendu sur la Saône, nous contemplâmes longtemps cette rive lisse, large, qu'une légère brise argentait par endroits. Au loin, dans la brume, on n'apercevait pas la moindre embarcation, à part, s'approchant lentement du rivage, poussée par la perche du rameur, une barque dans laquelle une femme était assise, on aurait dit que ces deux silhouettes sombres et silencieuses faisaient partie d'un tableau.





Lettre XXXIII

Chalon, 30 juin.

    Hier, 29 juin, nous avons eu un nouvel exemple de la peur des espions qui règne chez les autorités. J'avais accompagné M. Pennell sur l'île et l'avait laissé à ses esquisses. En retournant au "Boussemroum", je tombai sur un gendarme en grand uniforme et deux hommes en civil qui, debout près du bateau, attendaient manifestement mon arrivée. Un des civils se présenta comme étant juge de paix, l'homme à ses côtés étant son greffier. Il demanda à voir mes papiers et me somma de m'expliquer sur le fait que nous faisions des relevés et sur l'objet de notre voyage.

    Je suis toujours étonné de voir la facilité avec laquelle nous nous accommodons d'une situation nouvelle. Je ne doute pas que si un homme devait être guillotiné à plusieurs reprises, le deuxième passage ne serait pour lui qu'une formalité. En ce qui me concerne, j'ai déjà une certaine habitude des arrestations pour espionnage, ce qui me donne un certain avantage. "Ma position, dis-je, n'est pas très claire, M. le juge, mais j'espère que vous vous y retrouverez. On m'a déjà arrêté pour espionnage à Pontailler, et j'ai immédiatement envoyé, par l'intermédiaire d'un préfet, un télégramme au ministère de la guerre, qui m'a accordé sa protection. Malheureusement, je n'ai aucune possibilité de le prouver". C'était bien ce qui constituait la singularité de ma fâcheuse situation. Si je disais que je n'avais pas de protection, je mentais, et si je disais que j'en avais une, je donnais l'impression de mentir, ce qui, dans notre société, paraît cent fois plus grave.

    On m'a ensuite interrogé plus à fond et le greffier notait mes réponses. Pendant ce temps le gendarme se contentait d'observer la situation, sans manifester d'hostilité, mais sans doute prêt à intervenir si le juge lui en donnait l'ordre. A la longue, il me vint à l'esprit que je ferais peut-être bien de leur montrer le bref télégramme que j'avais reçu du préfet des Basses Alpes, ne serait-ce que pour leur prouver que j'avais bel et bien été en rapport avec les autorités.

    Je leur proposai donc d'aller le chercher dans ma cabine. Le juge acquiesça si promptement à cette requête que j'en déduisis qu'il avait fortement envie de jeter un œil à l'intérieur du bateau. Il me fallut peu de temps pour me rendre compte que l'autoriser à le faire était particulièrement imprudent. Le télégramme était dans mon bureau. En ouvrir un seul tiroir aurait suffi à révéler quantité de manuscrits et de notes, sans compter des cartes et un compas de marine, ce qui était amplement suffisant pour éveiller la suspicion dans une langue inconnue (7). Je montai donc très rapidement à bord. A ma grande consternation (car il n'y avait pas un moment à perdre) je m'aperçus que le Patron avais mis la nappe et le couvert, pour le déjeuner, sur mon bureau, qui servait aussi de table. Il fallait que je débarrasse tout pour trouver ce télégramme avant que le juge ne fasse irruption, et je savais qu'il n'était pas loin. Mais voilà qu'un incident imprévu joua en ma faveur. "Son Honneur" était un homme corpulente, et la seule façon d'accéder à la cuisine du bateau était de traverser la hutte montée sur l'étroit plat-bord. Mon visiteur éprouvait d'énormes difficultés à passer, et bientôt le gendarme et le greffier le supplièrent, dans son propre intérêt, de renoncer. Je regrette profondément de n'avoir pu assister à cette scène, qui avait dû être digne de Charles Lever.

    Le télégramme était libellé comme suit : "Transmets Télégramme Préfet Doubs".

    Cela ne prouvait pas grand chose, mais ce fut suffisant pour faire admettre que je n'étais pas inconnu des autorités. J'eus ensuite une brève mais agréable conversation avec le juge, qui me recommanda vivement, dès mon arrivée dans une ville, de me mettre en rapport avec le maire et de lui expliquer ma situation. "Cette simple précaution, dit-il, vous évitera à l'avenir bien des ennuis". Je le remerciai pour ce conseil que nous mettrions sans doute en pratique à Chalon et nous nous quittâmes de la manière la plus courtoise qui soit. Le magistrat nous offrit ses excuses pour le dérangement qu'il avait occasionné, mais je le rassurai en lui faisant comprendre que j'étais au fait maintenant de la vigilance qu'imposait la loi.

    M. Pennell était rentré de sa séance de croquis au beau milieu de l'interrogatoire. "Je ne comprends pas, me dit-il, que vous ayez la patience de discuter avec ces gens-là et de répondre à toutes leurs questions". La vérité m'oblige à dire que ces discussions (telles celles de Pontailler et Verdun), sont des jeux de patience et que la perte de votre sang-froid peut vous conduire en prison (8).

    Après les autorités civiles, vinrent les autorités ecclésiastiques. Les deux prêtres qui, la veille, nous avaient salué si poliment, s'approchèrent du "Boussemroum" avec une discrétion mêlée de curiosité. J'allai donc à leur rencontre et les invitai à monter à bord visiter nos quartiers. Ils prirent un vif intérêt à la manière dont nous étions installés et furent plutôt surpris du confort de ce salon que le juge n'avait pu visiter. M. Pennell ne se fit pas prier pour sortir ses croquis de leur cachette. Nos nouveaux amis, qui n'étaient pas contaminés par l'espionnite, s'amusèrent beaucoup du récit de nos aventures à Pontailler et de la visite des autorités de Verdun. La sympathie et la gentillesse ouvrent si facilement les portes qu'en une demi-heure ces deux aimables religieux en apprirent plus sur nous et nos activités que les gendarmes n'auraient pu nous en extorquer avec tous leurs interrogatoires.

    Après leur départ, je demandait au Pilote de démarrer immédiatement pour Chalon. Notre seule force de traction étant Zoulou, le Pilote dit qu'il serait nécessaire d'avoir un homme muni d'une corde pour manœuvrer le bateau. A peine avions-nous commencé à bouger que je remarquai qu'il n'y avait pas un homme mais deux, ce que le Pilote expliqua     en disant qu'il s'agissait du fils de cet homme et qu'il se contenterait d'un cadeau. J'ai décidé ce jour-là de laisser entière liberté au Pilote, car j'étais curieux de voir comment il allait procéder pour faire naviguer le "Boussemroum" sur la Basse-Saône.  Les hommes commencèrent par remorquer eux-même le bateau. On avait bien essayé de faire descendre Zoulou, mais il s'y était opposé de manière si obstinée en voyant sa passerelle toucher l'eau qu'on dû le laisser à l'écurie. Il accepta de descendre quand la berge fut plus ferme. Si nous avions eu un bateau à voile, la brise nous aurait été favorable. Les 16 miles (25km) qui nous séparaient de Chalon auraient été couverts en deux ou trois heures, toutes voiles dehors,  mais un tel vent ne convient pas au "Boussemroum". Au début, et quoi que fassent les hommes sur la berge, nous avancions de travers, puis le vent nous repoussa sur la rive droite qui, par bonheur était à cet endroit couverte de joncs. Notre course en fut amortie et le bateau, au lieu de s'échouer brutalement comme ce fut le cas à Gray, vint râper la berge, le pilote zélé, debout à son poste, pesant de toute la force de ses pectoraux sur la perche dans une posture caractéristique.

    Il va sans dire que nous avancions d'une manière aussi lente que pénible. Les hommes sur le chemin de halage y mettaient tout leur cœur, de même que Franki et Zoulou.

    Quant à moi, assis dans mon fauteuil dans le salon, je méditais. Mon équipage s'était déjà accru, à Corre, de la présence de Franki, et voilà que se joignaient à nous deux hommes supplémentaires. Cinq hommes d'équipage, et nous ne progressions qu'à la vitesse moyenne de 2 miles (3km) à l'heure, sans même profiter des joies de la navigation. Au contraire, le spectacle de cette eau agitée d'une si bonne brise me désolait. Dire que mon voilier était à quai  à Chalon, et que nous avancions péniblement en raclant la berge, alors que n'importe quel engin muni d'une voile aurait filé sans souci au beau milieu de la rivière. Tout bien réfléchi, il valait mieux que le berrichon s’arrête à Chalon, que je congédie l'équipage et que je fasse le reste du voyage à bord de mon propre bateau, l'"Arar" (9). Ces détails étant réglés, j'offris à M. Pennell de le prendre à bord de l'"Arar" mais il me répondit honnêtement que, bien qu'ayant déjà navigué sur ce genre de bateau, il n'était pas un marin efficace. Quant à Franki et au Pilote, ils ne connaissent rien à la voile, aussi décidai-je de repousser le voyage sur l'"Arar" jusqu'à ce que j'aie pu prendre possession de mon propre équipage, à savoir mon fils aîné et un neveu, tous deux expérimentés. On décida finalement que M. Pennell visiterait la Basse-Saône par lui-même, en empruntant les vapeurs qui, transportaient les passagers.

    La conséquence de cette décision fut que le reste de notre voyage de Verdun à Chalon prit un autre aspect, teinté de mélancolie. Malgré leurs défauts, nous nous étions attachés au "Boussemroum" et à son équipage, de sorte que notre dernière journée à bord était comme une dernière journée passée dans sa vieille demeure. En raison de la nouveauté qu'il présentait, notre séjour à bord du "Boussemroum" nous avait paru beaucoup plus long qu'en réalité, illusion fréquente quand on modifie sa façon de vivre. En ce qui me concernait, j'avais l'impression de ne pas avoir mis pied à terre depuis trois mois.

    On considère souvent que le paysage entre Verdun et Chalon n'est guère original. Ce n'est pas mon avis. L'extrême pureté de son aspect, que rien ne vient troubler, correspond à ce que j'ai toujours aimé dans le paysage, même s'il est fortement typé, du moment que rien ne vient troubler son harmonie. Entre les méandres, large, tranquille, presque sans courant, la rivière s'écoule entre de verts pâturages et les arbres qui la borde sont si rares que le vent peut sans contrainte rider sa surface. Au bord de l'eau ou un peu plus loin, au milieu des prairies, se trouvent des villages à l'aspect calme et prospère qui n'ont plus le caractère raffiné de ceux de la Haute-Saône, mais portent les marques de la prospérité et de la joie de vivre, leurs maisons et leurs églises semblant refaites à neuf. de loin, ces villages se présentent sous la forme d'une fine ligne blanche de maisons s'étendant comme un campement sur la plaine verte, d'où émerge l'inévitable clocher (10).

    L'un de ces villages, Verjux, est associé à une page heureuse de l'histoire contemporaine. Il y a quelques années, une pauvre jeune fille quitta le village, où elle était blanchisseuse, et se retrouva finalement à Paris, où elle épousa un commerçant dont, après sa mort elle continu à tenir le magasin. "Eh bien, allez-vous dire, mon correspondant doit être vraiment à court d'informations pour nous conter une histoire aussi banale et la faire passer pour romantique ! Ces histoires-là arrivent tous les jours !". Sans doute, mais il y a de petits et de grands commerçants, de même qu'il y a de petits banquiers et des Rotschild. La jeune blanchisseuse de Verjux est aujourd'hui la reine des commerçants et se maintient au sommet avec ses propres méthodes. Elle est célèbre pour trois raisons : ses remarquables capacités de femme d'affaires, sa prodigieuse richesse, et son infatigable générosité. Son magasin est aussi vaste qu'un ministère d'état et doit sans doute être aussi difficile à gouverner, ses coffres ressemblent à ceux du trésor royal, et sa bonté fait pleuvoir des largesses autour d'elle (11). Il lui arrive, en allant rejoindre sa villa méditerranéenne, de revoir les bords de la Saône. Je me demande si la Parisienne d'aujourd'hui se souvient des espoirs et des craintes de la pauvre petite blanchisseuse de Verjux.

    Comme Verjux, le village d'Allériot est situé sur la rive gauche et je le mentionne car sur la petite colline voisine se dressait autrefois le Château-Gaillard. La Seine n'était pas la seule rivière à posséder un château au nom aussi fier, bien que je ne pense pas que l'histoire ait quelque chose de spécial à nous apprendre sur ce château disparu. Contrairement à celui qui domine Les Andelys et que tenait fièrement le roi Richard, il n'est pas associé à de graves évènements.

    Quand nous passâmes devant Allériot, le vent était déjà tombé et le calme du soir enveloppait le paysage. Le pauvre Zoulou tirait sans trop de difficulté le "Boussemroum", sous les encouragements et les cris joyeux de Franki. M Pennell et moi même, assis sur le pont, observions au loin la ville de Chalon dont l'approche nous rappelait curieusement celle de Paris, par la Seine. Avec ses tours jumelles, la cathédrale, le soir et de loin, pouvait faire penser à Notre-Dame, et, comme la capitale, Chalon possédait des dômes. Avec ses nombreuses lumières et le mystère du soir, Chalon apparaissait si vaste que mon compagnon en était impressionné. Rien n'est plus fascinant que d'approcher une ville en glissant lentement sur une rivière large tranquille, le soir, quand les étoiles éclairent le ciel et que, tels des points jaunes, les lampes trouent l'obscurité qui dissimule les maisons, les dômes, et les tours, points de repère s'élevant majestueusement au dessus de la confusion et du mystère. Plus nous approchons, plus les lumières se font vives, se reflétant paresseusement dans l'eau, plus les maisons apparaissent sombres et imposantes, mieux on distingue les arches du pont. C'est à ce moment que le Pilote choisit le lieu où il accostera.

    Ce n'est pas sans un mélange de satisfaction et de regret que nous constatâmes que le "Boussemroum" s'était arrêté. On monta Zoulou à bord. La tente du capitaine fut occupé par une des nouvelles recrues, et M. Pennell passa sa dernière nuit dans la sienne. A quelque distance de là un orchestre jouait pour les danseurs d'une fête quelconque. La musique m'empêcha de dormir momentanément, et j'en profitai pour faire un bref examen de conscience : "Ai-je bien fait de louer le "Boussemroum" pour ce voyage ?". La réponse ne faisait pas de doute : "Oui, tu as bien fait."

    A la question "Devrai-je à l'avenir louer encore un berrichon ?" la réponse vint, toute aussi nette : "Jamais plus de berrichon !". A vous de résoudre la contradiction si vous le pouvez. En ce qui me concerne, ce fut le sommeil qui me donna la réponse.







Notes :

1) "Un voyage d'été" par Philip Hamerton, avec 150 illustrations de Joseph Pennel et de l'auteur et quatre cartes, Londres, Seeley and Co, 46-48 Essex Street, Strand 1887.
"A la mémoire de Frédéric Gindriez, ancien préfet du département du Doubs, ancien député de S. & L., homme particulièrement bon, droit et désintéressé, à qui je dédie affectueusement cette description de la rivière qu'il fit découvrir à l'auteur, son ami et gendre".
Les lettres que nous présentons sont comprises entre les pages 174 et 201 du livre, traduction M. Veaux. Une copie du livre se trouve au Musée Denon à Chalon-sur-Saône (retour au texte).

2) L'auteur, Philip Gilbert Hamerton, était surtout connu en Angleterre au dix-neuvième siècle comme critique d'art. après avoir peint les paysages pittoresques du Nord-Ouest de l'Angleterre, qu'il parcourait à bord d'un atelier mobile de son invention, et qui constituent le sujet de "A painter's Camp"("Campement d'un peintre dans les montagnes d'Ecosse") 1862, il fonda la revue "Portofolio" qu'il dirigea jusqu'à sa mort. En 1861, il s'installa en France et poursuivit ses écrits sur l'art. Il mourut à Boulogne-sur-Seine en 1864 (retour au texte).

3) Le berrichon est une péniche très longue et très étroite construite expressément pour les canaux du Berry, dont les écluses sont très étroites. Chaque berrichon a son âne à bord, l'écurie étant aménagée à l'intérieur de la péniche. Le "Boussemrom", ainsi nommé par son propriétaire, M. Vernet en souvenir d'un voyage en Algérie, mesure 24m de long et peut transporter 80 tonnes. Sa largeur intérieure est de 2m15. L'auteur le loue 10F par jour, patron et âne compris. Le pilote est payé six francs par jour. Cette péniche a été aménagée en "house-boat", ce qui permet à l'auteur de disposer de son bureau avec bibliothèque de référence (retour au texte).

4) Il faudrait pour cela une barque légère, avec quatre rameurs expérimentés. C'est ce que firent en 1882, avec beaucoup de difficultés, quatre rameurs originaires de Lyon, sur une yole nommée "Quadrille". Ils "trouvèrent la navigation extrêmement difficile en raison de nombreux méandres et de l'abondance d'îles parmi lesquelles il n'est pas toujours aisé de choisir un chenal. Quant aux moulins, on ne peut les contourner que par la berge, en portant le bateau. Le courant est souvent violent, autant que le Rhône, même à certains endroits". Sur la partie canalisée du Doubs, il n'y a pas de problèmes de navigation, mais un grand nombre d'écluses, pas moins de 28 entre Dôle et Besançon (retour au texte).

5) Tous les mariniers de la Saône s'intéressent à l'art culinaire, et beaucoup y excellent. Par tradition, ils connaissent énormément de plats différents, tous excellents,et mènent une vie aussi agréable que celle de n'importe quel plaisancier. Ayant eu affaire à l'ignorance et à l'incompétence totale, en matière culinaire, des Highlanders écossais et de certains paysans français, je dois admettre que les mariniers de la Saône sont bien les meilleurs. Quand on mène une vie de nomade, savoir cuisiner est synonyme d'indépendance. Sinon vous êtes contraints soit de manger dans les auberges, soit, s'il n'y en a pas à proximité, de mener une vie peu agréable (retour au texte).

6) Mon vrai nom –Hamerton- de quelque manière qu'on le prononçât, restait imprononçable aussi bien pour le Pilote que pour le Patron. Ils commencèrent par m'appeler "Ermeton", puis, pour une raison qui m'échappe, ils inventèrent "Amandon" utilisant tantôt l'un, tantôt l'autre, sachant que de toutes façons je répondais aux deux ! Je dois toutefois reconnaître qu'Amandon est un joli nom, et qu'il sonne mieux que mon vrai nom (retour au texte).

7) J'ai appris depuis qu'un voyageur avait été arrêté comme espion en Bretagne et emprisonné sur ordre du procureur, les preuves de sa culpabilité étant qu'il avait sur lui des cartes et un compas de marine (retour au texte).

8) Le correspondant d'un journal à Verdun envoya l'article suivant à notre sujet aux quotidiens chalonnais, les gazettes de Mâcon et Lyon reprenant l'information : "Verdun-sur-le-Doubs. -  Trois individus, un Anglais, un Américain, et un ancien officier français résidant en Alsace, ont été surpris levant le plan du barrage de la Saône, celui de la ville et des rives du Doubs et de la Saône. Interrogés par les autorités locales, ils ont déclarés être chargés d'une mission topographique (nous n'avions rien dit de tel), n'avoir pas de papiers, et être autorisés par le Ministère de la Guerre. Le brigadier de gendarmerie de Verdun est parti immédiatement pour Chalon demander des instructions à ses chefs et au parquet. Tout porte à croire que ce sont des espions". Inutile d'ajouter que nous n'avons en aucun cas fait le croquis du barrage de Verdun, ce qui ne viendrait d'ailleurs à l'esprit d'aucun artiste.
Quelques jours plus tard, un journal de Mâcon affirma que nous étions bien des espions. D'après l'article, le bateau qui était passé à cet endroit était tiré par un cheval et était d'un aspect différent de ceux que l'on voit d'habitude sur la Saône. De plus le nom inscrit sur la coque était peint en caractères étrangers et les trois hommes à bord parlaient une langue étrangère sans doute l'allemand. "Cet incident, continuait le journal, est à rapprocher de l'arrestation de trois espions à Verdun-sur-le-Doubs, occupés à lever les rives de la Saône".
Quant le premier article parut, on s'informa sérieusement auprès d'un de mes amis dans l'armée de la véracité de cet incident. "Bien sûr, répondit-il, et l'affaire est même encore plus grave qu'on a bien voulu le dire. En fait, M. Hamerton a tenté de franchir la palanque qui barre le fleuve et de remonter le Doubs pour s'assurer qu'en cas de guerre les Allemands ne pourraient pas faire passer leur artillerie en empruntant le "Saut du Doubs". Il s'agit d'une célèbre cascade tombant d'un précipice vertical à la frontière suisse, sur le cours le plus tumultueux du Doubs ; néanmoins, la crédulité des gens est telle quand ils pensent qu'il y a des espions partout que les victimes de cette incroyable plaisanterie s'empressèrent, en toute bonne foi, de la répandre autour d'eux. Ai-je besoin d'ajouter qu'il n'y a pas de palanque à Verdu, et que le "Boussemroum" n'est pas un vapeur capable, tel un bélier, de défoncer les obstacles (retour au texte).

9) Il m'était possible de congédier l'équipage à Chalon sans rupture de contrat de ma part. celui-ci stipulait que je louais le berrichon et l'équipage pour au moins un mois, et plus encore si je le désirais, à condition de les ramener au port de Chalon. En arrivant dans cette ville, j'avais donc la possibilité de faire à Lyon, même si j'avais gardé le "Boussemroum" un mois de pluie (retour au texte).

10) Dans une annexe du livre, que nous reproduisons ci-après, l'auteur mentionne l'invention de la soie artificielle : Gergy (p. 355). A l'époque de notre passage à Gergy, un de ses habitants, le Comte de Chardonnet était engagé dans des expériences intéressantes sur la production de soie artificielle. Par un procédé qu'il garde secret, il dissout des matériaux fibreux (chiffons, papiers, sciure) pour produire une solution visqueuse qu'il introduit de force dans un tube grâce à la pression hydraulique, et qui ressort en fils de l'autre bout, comme ceux d'une toile d'araignée, à travers de minuscules orifices, et sont rapidement enroulés sur une bobine. Le matériau obtenu ne se distingue pas de la soie naturelle. Il est aussi brillant et résistant, et peut se tisser comme les autres tissus et être transformé en velours. On ne le produit pas encore à l'échelle industrielle, les brevets n'étant pas tous acquis (juillet 1887) mais à moins qu'une difficulté imprévue ne vienne contrecarrer son utilisation commerciale, nous tenons là une découverte aussi importante que l'outremer de Guimet, produit aussi à l'origine sur les bords de la Saône. J'ajouterais que les trois premiers métiers à soie ont été construits par M. Brunet-Meige, de Chalon, qui a fabriqué la coque de l'"Arar". Comme j'ai pu le constater, la soie est produite à partir de vieux journaux. Un fabricant de Lyon s'y laissa prendre qui, ayant tissé ce fil, crut qu'il s'agissait d'une soie naturelle, teinte par un excellent procédé moderne. En fait, la soie artificielle est teinte dans la solution avant d'être transformée en filaments. On peut sortir 60 à 70 fils de chaque tube et les bobiner simultanément. Quand la solution n'est pas encore teinte, elle a la couleur du ver à soie (retour au texte).

11) Il s'agit de Mme Boucicaut, du Bon Marché. Alors que ces pages sont mises sous presse, je viens d'avoir vente d'une autre de ses bonnes actions. Elle vient de faire don de quatre millions de francs au fonds de soutien de ses employés, (en plus du million qu'elle avait déjà versé) et encore de cinq cent mille francs pour les dépenses imprévues. On parle de ces énormes sommes dans les journaux, mais j'ai souvent entendu parler, dans des conversations privées, de l'aide encore plus efficace qu'elle accordait sans que cela se sache à des personnes ou des institutions qu'elle jugeait méritantes. Ce qui caractérise le mieux sa bonté, ce n'est pas tant son immense étendue, que la volonté de produire les meilleurs résultats. Ajoutons que depuis la rédaction de cette note, Mme Boucicaut a entrepris de construire un pont sur la Saône à Verjux, ce qui lui coûtera environ 20.000 livres (retour au texte).